Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

6 août 2024


Faute de pouvoir passer la journée à Dieppe, je me rends ce dimanche vers treize heures au Musée des Beaux-Arts de Rouen pour y voir l’exposition Whistler, l’effet papillon.
La personne qui attend les visiteurs à la porte me dirige vers le guichet car c’est la seule exposition payante. Je demande à la guichetière s’il y a un tarif pour les vieux. Elle me répond que non, mais est-ce que j’ai une carte de bus ? J’ai ça dans mon portefeuille, une payante de dix voyages et une pour les voyages gratuits du samedi. Ces petits morceaux de carton me permettent de bénéficier du tarif réduit à sept euros.
L’exposition consacrée à James Abbott McNeill Whistler, chez qui se mêlent dandysme, japonisme, anglomanie et fascination pour le siècle d’or espagnol ainsi que pour Venise, et à ses disciples, les adeptes du whistlerisme, est en deux parties situées de chaque côté de la grande verrière.
Une jeune gardienne pose son livre pour contrôler mon billet puis j’entre dans la partie droite où sont accrochées plusieurs femmes en blanc. Je m’attarde devant l’un des tableaux de Whistler, Symphonie en blanc ou La Petite Fille Blanche, devant celui de Sir John Lavery, Sa première communion, et surtout devant celui d’Andrée Karpelès, l’érotique Symphonie en blanc au sein dévoilé et à la main crispée.
Dans la première des salles de gauche je suis accueilli par le Portrait de James McNeill Whistler de Giovanni Boldini, un Whistler désinvolte et dandy dont la fine canne en bambou est exposée à proximité. C’est de lui que se sont inspirés Marcel Proust pour son personnage du peintre Elstir et Joris-Karl Huysmans pour celui de Jean des Esseintes.
Dans la salle suivante me fait face le plus connu des tableaux de Whistler Arrangement en gris et noir n° 1 ou La Mère de l’artiste. Un rapprochement est fait par Sylvain Amic, dont ce fut la dernière exposition rouennaise avant sa nomination à la tête des Musées d’Orsay et de l’Orangerie, « entre la robe noire de la vieille femme qui se détache comme une forme abstraite sur un fond où s’imbriquent plusieurs rectangles et carrés de couleur unie, dont un monochrome gris figuré par le mur situé derrière elle », et les toiles de Kasimir Malevitch, Piet Mondrian et Mark Rothko. Light Red Over Black de ce dernier clôt cette exposition fort intéressante et peu fréquentée.
La moitié des présents, discrets et silencieux, sont anglo-saxons. L’une, venue avec sa mère, aurait pu servir de modèle à Whistler. Cette blondine aristocratique et anémiée, aux cheveux soyeux d’un or effacé de vieux vermeil serait de Vélasquez si elle n’était de Whistler. écrivait Arsène Alexandre
Comme souvent, les citations littéraires peintes sur les murs du Musée me donnent plus à penser que les œuvres montrées.
Votre Dieppe est une petite Florence, tous les types de personnages dignes d’un roman semblent s’y rassembler. (Henry James à Jacques-Émile Blanche)
Si l’on enlève quoi que ce soit au tableau, il ne reste rien. (George Moore)
                                                                      *
Repérée pendant ma lecture de la Correspondance de Gustave Courbet, cette lettre à James Whistler, écrite à La Tour-de-Peilz, Canton de Vaud, le quatorze février mil huit cent soixante-dix-sept :
Mon cher Whistler,
Il y a bien longtemps que nous nous sommes vus, c’est dommage, car les idées s’échangent. Où est le temps, mon ami, où nous étions heureux et sans autres soucis que ceux de l’art ? Rappelez-vous Trouville et Jo qui faisait le clown pour nous égayer. Le soir, elle chantait si bien les chants irlandais, car elle avait l’esprit et la distinction de l’art. Je me rappelle aussi notre déménagement à la ficelle du casino à l’hôtel, de la mer où nous prenions des bains sur la plage gelée, et des saladiers de crevettes au beurre frais sans compter la côtelette au déjeuner, ce qui nous permettait ensuite de peindre l’espace, la mer, et les poissons jusqu’à l’horizon. Nous nous sommes payés du rêve et de l’espace.
J’ai encore le portrait de Jo que je ne vendrai jamais, il fait l’admiration de tout le monde. Le tableau des demoiselles Potter a été acheté par Durand-Ruel et a dû aller à Londres ; c’est bien étonnant que M. Potter ne l’aie pas acheté. Il est étrange, recherchez-le, il ne m’a pas été payé. Durand-Ruel a suspendu ses paiements, surtout vis-à-vis de moi. Il a fait comme tout le monde, tout m’a été volé, et mon existence a été détruite.
Courbet se lia d’amitié avec Whistler à Trouville en mil huit cent soixante-cinq. Il rencontra alors la maîtresse du peintre, Joanna Hifferman, qui avait posé deux ans plus tôt pour La fille blanche ou Symphonie en blanc n°1.
 

5 août 2024


Un vide grenier sur la pelouse du front de mer me donne envie d’aller à Dieppe. Las, quand je consulte les horaires de train Nomad, je découvre que le dimanche matin, pour aller de Rouen à Dieppe, il n’y a plus de départ avant dix heures quarante-six, bien trop tard pour moi, de quoi maudire une fois de plus, le Duc de Normandie, Hervé Morin.
                                                               *
« On a les Jeux à la maison », bizarre cette expression entendue dans des bouches de politicien(ne)s et de journalistes. Personnellement, je ne prends pas la France pour ma maison.
Autre leitmotiv : « Ce n’est qu’une fois tous les cent ans ». Ça, c’était pour qui se plaignait de l’événement. Je parle à l’imparfait car il semble que presque plus personne n’y soit opposé. Le désir mimétique a fait son œuvre. De plus en plus sont envoûtés.
                                                               *
Deux adolescentes au Flo’s. L’une raconte à l’autre que son frère l’a nommée décoratrice pour son anniversaire. Il va avoir dix-huit ans et veut un camaïeu de bleu. Elle a prévu une arche de ballons instagrammable. Il y aura tous ses copains et la famille mais les parents et les autres adultes partiront vers minuit et nous on continuera à faire la fête. On boira que des softs, mais quand ils ne seront plus là, on sortira les alcools qu’on a planqués. Elle aimerait bien que sa copine soit là pour la fête. « Mes parents, ils t’aiment bien car ils savent que tes parents, ils sont stricts avec toi. » « Les copains de mon frère, c’est des gendres idéals. » Ce n’est pas du goût de la copine : « Je n’y peux rien moi si j’aime les bad boys. »
                                                               *
Lecture de jardin : Des souvenirs de Joseph Conrad, livre dans lequel l’écrivain évoque la période de sa vie où il écrit son premier roman La Folie Almeyer :
… une aimable fantaisie me pousse à penser que l’ombre du vieux Flaubert, – qui s’imaginait être (entre autres choses) un descendant des Vikings, – planait avec un intérêt amusé au-dessus du pont d’un steamer de deux mille tonnes, du nom d’Adowa, saisi par l’hiver inclément, le long d’un quai de Rouen, et à bord duquel je commençai le dixième chapitre de La Folie Almeyer.
Note infrapaginale : « L’Adowa arriva à Rouen le 4 décembre 1893 et en reparti le 10 janvier 1894 pour Londres, où il arriva le 12 janvier. Le 17 janvier, Joseph Conrad quittait l’Adowa. C’est ce jour-là que prit fin, sans qu’il en eût vraiment pris le parti, sa vie de marin. »
 

2 août 2024


En métro, je rejoins le sous-sol du Book-Off de Saint-Martin où au rayon Littérature est proposé à huit euros La vie vagabonde, les épais carnets de route de Lawrence Ferlinghetti (Seuil). Je ne le laisse pas passer. Je complète avec des livres à un euro : Une jeune fille libre (Journal 1939-1944) de Denise Domenach-Lallich (Les Arènes), le numéro d’Europe consacré à Franck Venaille, Mémoires du Duc de Lauzun (Nouveau Monde) et Mémoires de Charlotte Robespierre (Nouveau Monde). Il fait une chaleur pénible dans ce lieu qui ignore la clim, aussi je remonte sans explorer les rayonnages consacrés aux romans où se cachent toujours des livres qui n’en sont pas.
La clim est bien présente au troisième Book-Off. Au coin d’une allée, je me trouve nez à nez avec le vieux bouquiniste. Il n’est donc pas mort. Il marche avec une béquille et me dit qu’il a fait un nouvel avécé qui l’a laissé paralysé de longs mois. Notre dernière rencontre date du début du Covid. Il me montre une photo de sa fille qui a grandi. Sortant un livre de Sollers d’une étagère, il me dit qu’il l’aimait bien. Je préfère me taire sur le sujet. Un peu en boucle, il me raconte des histoires de livres achetés une broutille et revendus une fortune. Je ne sais pas lesquels il a mis dans son chariot. Dans mon panier, j’ai plus de livres à un euro que souvent ici : Chaplin et les femmes de Nadia Meflah (Philippe Rey), Journal d’un génie de Salvador Dali (L’Imaginaire Gallimard), Vendanges de Charles Ferdinand Ramuz (La Guêpine), Valentino suivi d’Au Sagittaire de Natalia Ginzburg (Denoël), Lilus Kikus d’Elena Poniatowska, illustré par Leonora Carrington (Les Perséides), Lettres à mes amants d’Isabella Andréini (Editions Alternatives) et le Daniel de Roulet que je convoitais, Un dimanche à la montagne (Phébus Libretto).
Par prudence, ignorant quel serait l’état des transports pendant les Olympiades, j’ai pris un billet de retour pour le dix-sept heures quarante au lieu de l’habituel seize heures quarante. Ce n’était pas utile. Je passe ce temps de trop au Bistrot d’Edmond. J’y bois un café assis à deux euros cinquante sous des pales rotatives qui donnent un petit peu d’air puis y lis Le noble art de la brouille de Matthias Debureaux. Pas d’autres clients à l’intérieur, quelques-uns à la nouvelle terrasse aux tables trop serrées pour moi. Espérant trouver une clientèle parmi les passants, les serveurs sortent une télé d’un mètre sur trois, l’installe sur le trottoir face à la terrasse et la branche sur les Jeux.
                                                                       *
« Je le disais tout à l’heure, le parcours est semé d’embûches » (un commentateur d'écran géant de l’Hôtel-de-Ville).
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Jamais vu aussi peu de monde dans les rames du métro parisien. Quelle que soit la ligne, personne ne voyage debout.
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Cité dans Le noble art de la brouille, ce courrier de Jean Paulhan à Louis-Ferdinand Céline : Je m’aperçois que vos lettres en tout cas ont cessé de m’amuser. Veuillez adresser les prochaines, par exemple, à Marcel Arland. Pour moi, je vous salue bien.
 

1er août 2024


Un orage en début de nuit, d’autres prévus dans la journée et toujours la chaleur, ce premier mercredi olympique à Paris sera fatigant mais je n’y renonce pas. En Gare de Rouen, le sept heures vingt-trois est à l’heure, contrairement à d’autres trains. Ma voisine aux jolies jambes petit-déjeune et je termine la lecture de Confidences d’une jeune fille de Pauline de Pange.
On va au ralenti puis on s’arrête à Gaillon Aubevoye par la faute d’un arbre vers Rosny-sur-Seine « engageant la sécurité de nos installations électriques », nous dit le chef de bord. Les vérifications terminées, nous repartons avec quarante minutes de retard. Mes deux voisins d’outre couloir sont blêmes, ils vont louper le début du triathlon.
Un nouvel arrêt en Gare de Sartrouville augmente leur nervosité. « Régulation du trafic », nous dit le chef de bord qui annonce maintenant une heure de retard.
Ce retard ne me gêne pas car j’avais décidé, vu la chaleur, de ne pas passer chez Re-Read où la semaine dernière deux ventilateurs tournaient sans grande efficacité alors que la température était encore supportable à l’extérieur.
Les métros Quatorze et Huit me mènent au Marché d’Aligre où je ne trouve rien pour moi parmi les livres d’Emile et Amin.
Au Camélia, où je bois un café comptoir en constatant que Le Parisien est devenu un ersatz de L’Equipe, on a cru bon d’installer un écran pour les Jeux. Heureusement arrive un groupe de sept venu là pour travailler. Le fils de la maison coupe le son.
Chez Book-Off, on écoute Kate Bush et il y a la climatisation. Je trouve à un euro Correspondance avec Richard Heyd d’André Gide (Gallimard), Trop épris de solitude de Jacques Josse (le Réalgar), Je, d’un accident ou d’amour de Loïc Demey (Cheyne Editeur), La fin du voyage d’Ingrid Thobois (Labor & Fides) et l’élégant coffret incluant une cassette audio encore sous blisteur Maurice Ravel Qui êtes-vous ? de Marcel Marnat (La Manufacture) que je destine à l’un de ma connaissance avec qui je dois boire un café vendredi.
Au Rallye, je commande le filet de hareng pommes à l’huile et le stèque haché à cheval avec pommes sautées. Ici, pas d’écran olympique, mais, à ma gauche, une vieille avec un énorme cul qui me frôle à chaque fois qu’elle se lève pour aller acheter des tickets à gratter. « Je vous embête », me dit-elle la troisième fois qu’elle se rassoit. « Oui, je vois que vous avez vraiment envie de perdre votre argent. » « J’ai fini », me répond-elle. La patronne se débarrasse d’une guêpe avec une raquette qui envoie des décharges électriques. C’est chinois, à n’en pas douter.
                                                                        *
Un client du Camélia : « Franchement, je le fais. Nager dans la Seine. Je suis un mec du Pas-de-Calais. Là-bas, la mer, elle est aussi dégueulasse. »
                                                                         *
Pauline de Pange, dans Confidences d’une jeune fille, à propos de la sulfureuse Vita Sackville-West dont elle fut l’amie : Tout ce que je puis dire est que Vita et moi avons su maintenir notre inaltérable amitié d’un demi-siècle dans les régions très pures de la haute collaboration littéraire.
 

30 juillet 2024


Lecture rapide du Journal de Trêve de Frédéric Berthet aux terrasses rouennaises, livre que le hasard des « un euro » de Book-Off m’a mis entre les mains. Frédéric Berthet, auteur inconnu de moi, était un ami de Barthes, Sollers et Echenoz. Son Journal de Trêve est le journal de l’écriture d’un roman nommé Trêve non mené à bien. Il ne m’a pas intéressé au point de le lire attentivement, mais j’en ai tiré quelques pépites :
Des femmes m’ont plu, et je les ai aimées : les torts sont réciproques.
Ecrire : se sortir de l’eau soi-même en se tirant par les cheveux…
Et quand on me disait que j’étais présentable, je demandais plein d’espoir « A qui ? », mais on ne savait que me répondre.
Quelqu’un a décidé pour moi que je devais me décider tout seul.
Je n’ai jamais vu personne mourir, mais j’ai souvent accompagné des gens à la gare, et ils ont tous la même façon de s’en aller.
Un écrivain, c’est quelqu’un qui fait de la littérature une affaire personnelle.
Les petites annonces que je pouvais passer : échangerais intérieur contre extérieur.
« Ça jappe », disait-elle pour parler des contractions de son vagin au moment de l’orgasme.
La magie des restaurants. Vous dites le mot, et on vous apporte la chose.
Enculer pour mieux sauter.
Le « C’est pour ton bien » invérifiable de l’indifférence universelle.
-Comment trouves-tu mes fesses ?
-Facilement.
Ce qui rompt l’état d’innocence, ce n’est pas la sexualité, mais le langage.
Quant à croire, Dieu est le moindre mal.
Certains embouteillages étaient magnifiques, les matins de départ en vacances : on avait le temps de savoir qu’on partait.
Pouvoir être un « habitué » tout de suite.
Si j’aimais aller à l’école, oui – mais à cause du trajet à travers le quartier.
J’ai l’âge des femmes que j’aime et avec qui je fais l’amour.
-J’ai l’intention, dit-elle, de ressembler à un crime parfait. Tu comprendras que cela m’interdit d’avoir des complices.
Ce siècle commence à nous taper sur les nerfs.
                                                                  *
Frédéric Berthet est mort à quarante-neuf ans, le vingt-cinq décembre deux mille trois, à son domicile parisien, d’un suicide.
 

29 juillet 2024


Ce dimanche, après mon café lecture au Son du Cor, je marche sur le quai bas de la rive droite sous un fort soleil et arrive à l’embarcadère au moment où accoste le Calypso, le bateau-bus électrique de la Métropole. Il fait la navette entre les deux rives de la Seine. Une petite traversée oblique entre le Pavillon des Transitions et un point équidistant du Cent Six et du Cent Sept.
C’est gratuit le samedi et le dimanche. J’y monte en compagnie d’une dizaine d’autres piétons et de trois bicyclistes. Je m’installe à la proue sous la cabine de la capitaine qui a avec elle un matelot chargé des accostages.
Après la courte traversée, je marche sur le quai bas de la rive gauche jusqu’au Cent Cinq afin de voir à quoi ressemble le café-librairie-théâtre Les Mots Ephémères. Il est trois heures, c’est ouvert depuis un moment.
Je suis surpris de trouver une dizaine de personnes à l’intérieur, c’est presque trop pour le lieu qui est petit. Je n’ai pas l’impression qu’elles soient là pour acheter des livres, plutôt entrées par curiosité. La porte est grande ouverte. Le café est sur le côté, quelques tables où personne n’est assis.
J’ai lu que la libraire, qui est bretonne, pour créer son café-librairie, s’est inspirée du CapLan & Co, le café-librairie de Guimaëc. Je connais le CapLan & Co pour m’y être arrêté plusieurs fois quand j’étais bien accompagné. Un bel endroit situé près de la mer juste après (ou avant) Saint-Jean-du-Doigt, le pays de Blaise au pull caca d’oie et de Jeanne aux cheveux mayonnaise. Ce qui était bien là-bas, c’est qu’on avait l’impression d’être dans un vrai café où l’on vend des livres, alors qu’ici on est dans une librairie où on peut éventuellement boire un café (comme souvent dans ce genre de mariage).
N’ayant pas envie d’acheter, je reste peu de temps dans le café-librairie Les Mots Ephémères. Je rejoins l’embarcadère où peu de temps après arrive la navette. Nous ne sommes que cinq ou six à faire la traversée vers la rive droite. Je marche ensuite jusqu’à chez moi sous un soleil pénible et arrive encore une fois les pieds cuits.
                                                                         *
Je me demande si c’est une bonne idée d’avoir implanté ce café-librairie (qui fera aussi théâtre) à cet endroit et de l’avoir appelé Les Mots Ephémères. Qui verra vivra, comme disait Georges Perros. J’ai déjà prédit le dépôt de bilan de plus d’une boutique rouennaise. Lesquelles fonctionnent toujours.
                                                                         *
Quand même, je me souviens qu’il y a eu une fleuriste à Rouen dont le nom de la boutique comportait le mot « éphémère » et elle a assez vite fermé.
                                                                         *
Fermé aussi le CapLan & Co, en juillet deux mille vingt-deux, le bâtiment vendu à une association.
 

26 juillet 2024


Les yeux me grattent, les yeux me démangent, depuis, me semble-t-il, mon rendez-vous à l’usine ophtalmologique. Dans un premier temps, considérant ce qui m’attend en novembre et l’angoisse que cela crée chez moi, je me dis que c’est psychologique.
Comme cela dure, que je passe mon temps, surtout la nuit, à me frotter les yeux, je me décide ce jeudi à neuf heures à appeler mon médecin traitant. La secrétaire me propose un rendez-vous à dix heures. Je ne m’attendais pas à une telle célérité.
Je monte la côte du Conservatoire et arrive au Boulingrin tout suant, avec un quart d’heure d’avance.
Le médecin vient me chercher à l’heure pile. Je lui explique mon problème. Effectivement, cela peut être psychologique, mais pas forcément, me dit-il. Il m’examine, trouve une légère conjonctivite et me prescrit un collyre pour la traiter. Il en profite pour renouveler mes traitements en cours et me faire une ordonnance pour la prise de sang annuelle en décembre. Nous nous souhaitons un bon été et je redescends comme je suis venu, pédestrement.
                                                                            *
Lecture de train du mercredi : Confidences d’une jeune fille de Pauline de Pange. Je ne connaissais pas celle qui s’avère être la sœur de Louis de Broglie, le prix Nobel de physique, et l’arrière-arrière-petite-fille de Madame de Staël. C'est une aristocrate au parcours très personnel.
En mil neuf cent vingt-trois, elle publie son premier roman, Le Beau Jardin, et devient chroniqueuse pour des journaux dont Le Figaro puis traductrice des poèmes de Vita Sackville-West qui était son amie et des Origines de la famille et du clan de James Frazer. En mil neuf cent trente-six, elle publie une thèse sur Madame de Staël. Durant la Deuxième Guerre Mondiale, avec son mari, elle entre dans la Résistance tout en devenant membre du Prix Fémina puis sa Présidente. Après la guerre, elle milite pour l’unité européenne et meurt à l’âge de quatre-vingt-quatre ans en mil neuf cent soixante-douze.
J’ai douze ans, quinze ans, dix-huit ans même dans les dernières pages. Je sens pousser mes ailes et je regarde par-dessus le mur. écrit Pauline de Pange dans la préface aux Confidences d’une jeune fille rédigées à Broglie, en ce maussade été de 1965.
Extrait :
Comme je crois l’avoir déjà dit, ma mère blâmait sévèrement le « salon mêlé » de sa cousine Elizabeth, la comtesse Greffulhe, qui recevait dans son intimité des gens aussi suspects que Pochet de Tinan soupçonné de dreyfusisme, ou bien Robert de Montesquiou, la comtesse Mathieu de Noailles, Arthur Meyer, le directeur du Gaulois, ou bien encore de jeunes inconnus tels que Maurice Barrès ou Marcel Proust.
 

25 juillet 2024


Le ciel est gris tandis que le sept heures vingt-trois va son train jusqu’à Paris ce mercredi.
Un peu de ciel bleu m’accueille à la sortie du métro Ledru-Rollin mais aussi des barrières neuves des deux côtés de la rue du Faubourg-Saint-Antoine. La zone occupée, dite zone grise, terrain de jeu de Thomas Jolly, autrefois dans le domaine culturel, aujourd’hui dans le divertissement, ne s’étend pourtant pas jusqu’ici.
Pas de terrasse au Camélia, je le crois fermé, mais non. J’en suis le seul client. La patronne me dit que la Mairie interdit la terrasse jusqu’à samedi. Elle ne sait pas pourquoi. Le Parisien, que je lis au comptoir, annonce aux dizaines de milliers qui seront sur le quai haut pour la parade à Jolly vendredi soir, qu’ils ne verront rien ou pas grand-chose.
Désagréable surprise à l’arrivée place d’Aligre, le Marché n’y est pas. Un commerçant des Halles m’apprend que c’est à cause des barnums, pour des raisons de sécurité. La cause en est la course olympique de bicyclette rue du Faubourg-Saint-Antoine, laquelle rue est pourtant loin. Les barrières et l’interdiction des terrasses sont également dues à cette course. La compétition c’est samedi et l’entraînement aujourd’hui.
Je passe voir si Le Rallye est ouvert. Il l’est et a même sorti un bout de terrasse. La patronne me dit que la rue sera bloquée à quatorze heures « pour la course préparatoire ». Comme on peut encore traverser, je rejoins Re-Read. Une nouvelle fois, j’en ressors sans achat.
Chez Book-Off, on entend Bertrand Belin, ce sous Bashung (comme Capdevielle fut un sous Higelin). Je ne fais miens que deux livres à un euro : Cochon d’Allemand de Knud Romer (Les Allusifs) et Blesse, ronce noire de Claude Louis-Combet (Corti).
Au Rallye, j’opte pour le filet de harengs pommes à l’huile suivi des saucisses de Toulouse et Francfort accompagnées de purée. Avec le café, j’en ai pour quatorze euros quatre-vingt-dix.
Je sors du métro à Hôtel de Ville, frôlant la zone occupée, sévèrement gardée par les uniformes. Dès mon arrivée au sous-sol du deuxième Book-Off, je tombe sur quatre des cinq volumes du Journal de Pierre Loti publié aux Indes Savantes, à huit euros pièce, très gros, très lourds, heureusement très dénués d’intérêt à mes yeux, mais je ne laisse pas passer, à sept euros, le volumineux Correspondance des routes croisées de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet (Zoé). Je complète avec de jolies trouvailles à un euro : Voyages à Rome de Goethe (Maisonnneuve et Larose), Pour un herbier de Colette (Fayard), Les maquereaux des cimes blanches précédé de La haine du passé de Maurice Chappaz (Zoé), Perles de vie de René de Obaldia (Grasset), Mon amitié avec Marcel Proust (souvenirs et lettres inédites) de Fernand Gregh (Grasset), Vagabondages littéraires dans Paris de Jean-Paul Caracalla (La Petite Vermillon), Aux Deux Magots (de la bonneterie à la limonade) du même (La Petite Vermillon) et Le noble art de la brouille de Matthias Debureaux (Allary Editions).
Un café au comptoir du Bistrot d’Edmond où il n’y a quasiment personne, trois derniers livres à un euro au troisième Book-Off : Les Chats de Paris de Joseph Delteil (Le Rocher), Journal de ce qui s’est passé à la tour du Temple pendant la captivité de Louis XVI, roi de France de Cléry, son valet de chambre (Mercure de France) et Prostitution troublante énigme de Louis Roubaud (L’Eveilleur) puis me voilà rentré
                                                                        *
Comme pendant l’Occupation, la zone occupée l’est complètement et la zone libre ne l’est que partiellement.
 

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