Dernières notes
Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.
5 janvier 2026
C’est un texte paru la première fois en mil neuf cent vingt-sept aux éditions Pierre Laffitte dans la collection « Visages de Paris » avec deux bois d’Auguste Rouquet, réédité en mil neuf cent quatre-vingt-onze au Castor Astral sous le titre La Seine avec des photographies de René-Jacques, que j’ai récemment lu. Il y est avant tout question de la Seine à Paris puis, au dixième et dernier chapitre, Mac Orlan descend le fleuve jusqu’à l’estuaire.
À ce point de vue, Rouen est la grande ville de la Seine, c’est même la seule grande ville de la Seine. Paris ne vient qu’en deuxième ligne. C’est à Rouen que la Seine prend toute sa signification, protégée par le haut pont-transbordeur Arnaudin. Le paysage de ses quais, où les grues géantes créent comme une atmosphère de roman d’anticipation, est parmi les plus beaux, car le paysage industriel s’allie heureusement aux courbes molles et délicatement teintées des collines au-dessus de Croisset et de La Bouille.
Quand on arrive de Paris et qu’on traverse la Seine par le pont du chemin du chemin de fer, le panorama de la ville de Rouen, avec le pont-transbordeur dans le fond, ses quais, ses églises, ses coteaux baignés dans une buée lumineuse, s’offre comme un des plus jolis paysages de notre pays.
Entre Rouen et Le Havre, la descente vers la mer en empruntant le cours du fleuve devient une promenade unique.
Pour avoir vécu assez longtemps au bord de la Seine, à Dieppedalle, j’ai appris à connaître l’atmosphère délicate de la Seine, ses ciels d’une préciosité japonaise et la splendeur parfumée des pommiers en fleurs sur les coteaux. J’ai appris à aimer et je garde encore la nostalgie du marais Vernier, son immense pleine semée de roseaux, où les canards sauvages s’envolent par bandes en ordre de vol triangulaire.
Il faudrait tout un volume pour décrire les charmants villages qui entourent le marais Vernier. La joie malicieuse du cidre qui pétille dans les verres, les histoires de chasse et de pêche, la vague irrésistible du mascaret, l’appel des pilotes à Quillebœuf.
Cela sort un peu du cadre de cette collection, puisqu’il s’agit de Paris, et de la Seine au centre de Paris. Cependant, il est permis de répéter que ce beau fleuve réalise pleinement son destin en aval de Rouen. Lui aussi sait entendre l’appel de la mer, comme un aventurier marin. À l’appel des sirènes des cargos et des paquebots du Havre, il s’élargit d’orgueil et poursuit son destin dans une sorte d’apothéose qui le mêle aux eaux anonymes et puissantes de la mer et de l’océan.
*
Lu également, avec moins de goût, les Mémoires du duc de Lauzun que je soupçonne d’être encore plus mythomane que Casanova et qui écrit beaucoup moins bien. Lui aussi passe par Rouen :
Je pris du goût pour une petite actrice de la comédie de Versailles, âgée de quinze ans, nommé Eugénie Beaubours, encore plus innocente que moi, car j’avais déjà lu quelques mauvais livres et il ne me manquait plus que l’occasion de mettre en pratique ce qu’ils m’avaient appris. J’entrepris d’instruire ma petite maîtresse qui m’aimait de trop bonne foi pour ne pas se prêter à tous mes désirs.
(…)
Je retrouvais ma petite maîtresse de Versailles, Eugénie ; je ne voulais pas d’abord la reprendre par égard pour Mme de Biron, à qui je cherchai à plaire de la meilleure foi du monde, mais inutilement ; ses manières froides et dédaigneuses me rebutèrent enfin tout à fait. J’établis Eugénie à Rouen, et comme j’étais fort leste et fort galant, j’allais la voir deux fois par semaine. L’hiver rendant ses voyages fréquents incommodes, je la mis dans une assez petite vilaine maison à Passy.
Faire Paris Rouen et retour à cheval deux fois par semaine ?
À ce point de vue, Rouen est la grande ville de la Seine, c’est même la seule grande ville de la Seine. Paris ne vient qu’en deuxième ligne. C’est à Rouen que la Seine prend toute sa signification, protégée par le haut pont-transbordeur Arnaudin. Le paysage de ses quais, où les grues géantes créent comme une atmosphère de roman d’anticipation, est parmi les plus beaux, car le paysage industriel s’allie heureusement aux courbes molles et délicatement teintées des collines au-dessus de Croisset et de La Bouille.
Quand on arrive de Paris et qu’on traverse la Seine par le pont du chemin du chemin de fer, le panorama de la ville de Rouen, avec le pont-transbordeur dans le fond, ses quais, ses églises, ses coteaux baignés dans une buée lumineuse, s’offre comme un des plus jolis paysages de notre pays.
Entre Rouen et Le Havre, la descente vers la mer en empruntant le cours du fleuve devient une promenade unique.
Pour avoir vécu assez longtemps au bord de la Seine, à Dieppedalle, j’ai appris à connaître l’atmosphère délicate de la Seine, ses ciels d’une préciosité japonaise et la splendeur parfumée des pommiers en fleurs sur les coteaux. J’ai appris à aimer et je garde encore la nostalgie du marais Vernier, son immense pleine semée de roseaux, où les canards sauvages s’envolent par bandes en ordre de vol triangulaire.
Il faudrait tout un volume pour décrire les charmants villages qui entourent le marais Vernier. La joie malicieuse du cidre qui pétille dans les verres, les histoires de chasse et de pêche, la vague irrésistible du mascaret, l’appel des pilotes à Quillebœuf.
Cela sort un peu du cadre de cette collection, puisqu’il s’agit de Paris, et de la Seine au centre de Paris. Cependant, il est permis de répéter que ce beau fleuve réalise pleinement son destin en aval de Rouen. Lui aussi sait entendre l’appel de la mer, comme un aventurier marin. À l’appel des sirènes des cargos et des paquebots du Havre, il s’élargit d’orgueil et poursuit son destin dans une sorte d’apothéose qui le mêle aux eaux anonymes et puissantes de la mer et de l’océan.
*
Lu également, avec moins de goût, les Mémoires du duc de Lauzun que je soupçonne d’être encore plus mythomane que Casanova et qui écrit beaucoup moins bien. Lui aussi passe par Rouen :
Je pris du goût pour une petite actrice de la comédie de Versailles, âgée de quinze ans, nommé Eugénie Beaubours, encore plus innocente que moi, car j’avais déjà lu quelques mauvais livres et il ne me manquait plus que l’occasion de mettre en pratique ce qu’ils m’avaient appris. J’entrepris d’instruire ma petite maîtresse qui m’aimait de trop bonne foi pour ne pas se prêter à tous mes désirs.
(…)
Je retrouvais ma petite maîtresse de Versailles, Eugénie ; je ne voulais pas d’abord la reprendre par égard pour Mme de Biron, à qui je cherchai à plaire de la meilleure foi du monde, mais inutilement ; ses manières froides et dédaigneuses me rebutèrent enfin tout à fait. J’établis Eugénie à Rouen, et comme j’étais fort leste et fort galant, j’allais la voir deux fois par semaine. L’hiver rendant ses voyages fréquents incommodes, je la mis dans une assez petite vilaine maison à Passy.
Faire Paris Rouen et retour à cheval deux fois par semaine ?
3 janvier 2026
Comme Au Rocher de Cancale fait relâche, c’est au Métropole que je me rends ce samedi matin pour un café lecture. Il a neigé. Un petit peu. C’est déjà fondu vers chez moi mais sur la légère hauteur où se situe la Gare, il faut faire attention à ne pas glisser.
Il y a des années que je n’ai pas mis le pied au Métropole. Je ne me souvenais pas que c’était si petit. Ce que j’avais en mémoire, c’est le lavabo qui datait des années Sartre et Beauvoir. Cela m’avait plu de me laver les mains au même endroit que ces deux-là. Au même endroit aussi qu’Annie Ernaux, quand elle s’appelait Duchesne et qu’elle se désespérait dans ce café d’être enceinte sans l’avoir désiré et de ne pas savoir où avorter.
Cet antique lavabo n’est plus là. Je ne sais pas de quand datent les travaux qui l’ont fait disparaître, si c’est le fait du gérant actuel qui a repris l’affaire après la fermeture brutale due au précédent.
Peu de monde au Métropole ce samedi matin, un duo au comptoir qui discute avec le jeune patron et des personnes de passage. La musique est jazzy et pop. Je lis Devant ma mère de Pierre Pachet. L’essayiste y raconte ses tête-à-tête avec celle qui lui a donné le jour (comme on dit) devenue nonagénaire et démente.
« Un euro quatre-vingts », me dit l’aimable tenancier de ce monument historique quand je lui demande combien.
*
Le Cuba Libre à Rouen, Le Constellation à Crans-Montana, même causes, mêmes effets.
Dans le premier, des victimes appartenant à la jeunesse pauvre. Dans le second, des victimes appartenant à la jeunesse dorée.
Une chose que je trouve étrange : que l’on rende hommage aux victimes d’un incendie en allumant des bougies.
Il y a des années que je n’ai pas mis le pied au Métropole. Je ne me souvenais pas que c’était si petit. Ce que j’avais en mémoire, c’est le lavabo qui datait des années Sartre et Beauvoir. Cela m’avait plu de me laver les mains au même endroit que ces deux-là. Au même endroit aussi qu’Annie Ernaux, quand elle s’appelait Duchesne et qu’elle se désespérait dans ce café d’être enceinte sans l’avoir désiré et de ne pas savoir où avorter.
Cet antique lavabo n’est plus là. Je ne sais pas de quand datent les travaux qui l’ont fait disparaître, si c’est le fait du gérant actuel qui a repris l’affaire après la fermeture brutale due au précédent.
Peu de monde au Métropole ce samedi matin, un duo au comptoir qui discute avec le jeune patron et des personnes de passage. La musique est jazzy et pop. Je lis Devant ma mère de Pierre Pachet. L’essayiste y raconte ses tête-à-tête avec celle qui lui a donné le jour (comme on dit) devenue nonagénaire et démente.
« Un euro quatre-vingts », me dit l’aimable tenancier de ce monument historique quand je lui demande combien.
*
Le Cuba Libre à Rouen, Le Constellation à Crans-Montana, même causes, mêmes effets.
Dans le premier, des victimes appartenant à la jeunesse pauvre. Dans le second, des victimes appartenant à la jeunesse dorée.
Une chose que je trouve étrange : que l’on rende hommage aux victimes d’un incendie en allumant des bougies.
1er janvier 2026
Certains ne peuvent pas attendre. J’entends quelques pétards ou feux d’artifice alors qu’il n’est que minuit moins le quart. C’est pourtant la Cathédrale qui donne le départ. Elle sonne les douze coups à minuit précises. Là, ça y va de plus en plus fort côté feux d’artifice dans les lointains. J’entends aussi crier « Bonne année ! Bonne année !» Cela vient de la copropriété. Sans doute les occupants Air Bibi du troisième étage en face. Je les ai vu arriver dans l’après-midi avec leurs sacs en plastique. Deux couples à grosses plaisanteries. Ce sont les hommes qui braient. Constatant que nul ne répond, ils referment les fenêtres. Je leur souhaite une bonne ânée.
Je ne suis pas le seul à ne pas faire la fête. D’autres habitants de la copropriété sont présents qui font peu pour le Nouvel An. Il en est de même de l’autre côté de la ruelle où la lumière brille sans qu’aucun bruit ne se fasse entendre. Deux mille vingt-six commence dans la discrétion.
*
Minuit, elles et eux s’embrassent, se souhaitent une très bonne année deux mille vingt-six. Une heure et demie plus tard, elles et eux sont morts ou grièvement brûlés. Ça se passe en Suisse, à Crans-Montana.
Je ne suis pas le seul à ne pas faire la fête. D’autres habitants de la copropriété sont présents qui font peu pour le Nouvel An. Il en est de même de l’autre côté de la ruelle où la lumière brille sans qu’aucun bruit ne se fasse entendre. Deux mille vingt-six commence dans la discrétion.
*
Minuit, elles et eux s’embrassent, se souhaitent une très bonne année deux mille vingt-six. Une heure et demie plus tard, elles et eux sont morts ou grièvement brûlés. Ça se passe en Suisse, à Crans-Montana.
31 décembre 2025
Le merle chanteur de la place des Carmes m’est un encouragement à affronter le froid de l’hiver ce mardi matin. Au moins, la bise ne souffle plus.
Le train pour Paris est désormais celui de sept heures vingt-six. Il est censé arriver dans la capitale à la même heure qu’avant, en ayant donc mis quatre minutes de moins. J’ai pour voisine une femme qui écrit dans un petit carnet. Qu’elle fasse la même chose que moi m’énerve. Délaissant mon carnet, j’ouvre Petites ignorances de la conversation de Charles Rozan. Les Editions de l’Equateur ne se sont pas foulées. C’est le fac-similé de l’édition Hetzel de mil huit cent soixante-neuf.
J’en suis à « Racine passera comme le café », expression oubliée aujourd’hui, inspirée de Madame de Sévigné qui pensait que le premier écrivait seulement pour plaire à la Champmeslé et que le second n’était qu’une mode déjà en déclin, quand ma voisine sort son carnet à dessin et entreprend de figurer à l’aquarelle une photo du ciel noir prise avec son smartphone. C’est vite fait et plutôt laid. François, notre chef de bord, est heureux d’annoncer que nous arrivons à Paris avec une minute d’avance.
Le chauffeur du bus Vingt-Neuf peste contre son véhicule en panne de chauffage et de micro. Il est de ceux qui veulent bien m’arrêter du bon côté de Bastille.
Malgré le froid, j’explore les stands de livres d’Émile et d’Amine au Marché d’Aligre. La quantité y est mais pas la qualité.
Je bois mon café assis au Camélia et y comble quelques-unes de mes ignorances. La vieille petite est là. Elle n’a pas encore commencé à acheter des jeux à perdre qu’elle soliloque déjà. Ce mardi, on est même plutôt dans la logorrhée. Elle saoule jusqu’à la patronne chinoise qui, heureusement pour elle, ne comprend qu’un mot sur deux.
À onze heures je suis étonné d’être le seul à entrer chez Book-Off. Hélas, cette tranquillité ne dure pas. Le plus pénible, ce sont les moutards chouinant devant les cartes Pokémon et leur mère débordée. « Allez, une brillante chacun et on y va. » Bonne idée. Il y a aussi des adultes pour acheter ça. Qu’en font-ils ?
Pour ma part, je ressors avec seulement deux livres à un euro : Lettres perdues et retrouvées de Bruno Schulz (Pandora) et Revenir Raconter d’Isabelle Cohen (Verdier).
Par le métro, je rejoins Sainte Opportune et, chez Au Diable des Lombards, je choisis deux plats de saison, le velouté de légumes et la saucisse au couteau lentilles.
Du sous-sol du Book-Off de Saint-Martin, je remonte avec cinq livres à un euro : Les cercueils de zinc de Svetlana Alexievitch (Christian Bourgois), Dans des cimetières sans gloire d’Eduardo Arroyo (Grasset), Devant ma mère de Pierre Pachet (L’un et l’autre/Gallimard), Lecture substantielle d’Alphonse Allais (Viviane Hamy) et Journal de Paul Klee (Les Cahiers Rouges/Grasset), ce dernier que j’ai peut-être déjà.
Je reprends Charles Rozan à L’Opportun. Derrière moi sont deux étudiantes. L’une prépare un mémoire dont le sujet est endométriose et ménopause. « Qu’est-ce qui t’a poussée vers la sage-femmerie ? » lui demande l’autre. Elles parlent d’accouchement par voie basse et par césarienne. La musique m’empêche d’entendre les détails. Je m’en réjouis.
Valérie Pécresse, la Souveraine d’Ile-de-France, Droitiste, augmente ses transports publics de cinq centimes par trajet dès le premier jour de la nouvelle année. Quand je descends du métro Quatorze à Saint-Lazare, je recharge ma carte de bus et ma carte de métro de dix voyages chacune.
Le train du retour conserve le même horaire, seize heures quarante, mais il doit désormais arriver à Rouen quatre minutes plus tôt. Ce qu’il réussit à la perfection.
*
Un grand nombre de locutions proverbiales, de dictons populaires et de phrases toutes faites, ont pris place dans notre langue, surtout dans la langue de la conversation, et, en général, on serait fort en peine d’expliquer le véritable sens des unes ou l’origine des autres. écrit Charles Rozan dans sa préface.
L’une des Petites ignorances de la conversation est l’expression Boire à tire-larigot. C’est l’occasion d’un point Rouen.
On raconte, et c’est d’un historien qu’on le tient, que, au XIIIe siècle, un archevêque de Rouen nommé Odon Rigault donna à cette ville une cloche d’une grosseur prodigieuse. Cette cloche, appelée la cloche Rigault et par abréviation la Rigault, ne pouvait être mise en mouvement sans de grands efforts. Les sonneurs qui la tiraient étaient naturellement d’autant plus altérés qu’ils avaient plus de peine, et l’on a été ainsi amené à regarder ceux qui buvaient beaucoup comme des gens qui auraient tiré la Rigault.
Rozan précise en note : M. Génin a prouvé par des exemples qu’on disait autrefois : Boire en tire la Rigault, expression qui, en effet, semble plus exacte : boire en homme qui tire la Rigault, en vrai tire la Rigault.
Le train pour Paris est désormais celui de sept heures vingt-six. Il est censé arriver dans la capitale à la même heure qu’avant, en ayant donc mis quatre minutes de moins. J’ai pour voisine une femme qui écrit dans un petit carnet. Qu’elle fasse la même chose que moi m’énerve. Délaissant mon carnet, j’ouvre Petites ignorances de la conversation de Charles Rozan. Les Editions de l’Equateur ne se sont pas foulées. C’est le fac-similé de l’édition Hetzel de mil huit cent soixante-neuf.
J’en suis à « Racine passera comme le café », expression oubliée aujourd’hui, inspirée de Madame de Sévigné qui pensait que le premier écrivait seulement pour plaire à la Champmeslé et que le second n’était qu’une mode déjà en déclin, quand ma voisine sort son carnet à dessin et entreprend de figurer à l’aquarelle une photo du ciel noir prise avec son smartphone. C’est vite fait et plutôt laid. François, notre chef de bord, est heureux d’annoncer que nous arrivons à Paris avec une minute d’avance.
Le chauffeur du bus Vingt-Neuf peste contre son véhicule en panne de chauffage et de micro. Il est de ceux qui veulent bien m’arrêter du bon côté de Bastille.
Malgré le froid, j’explore les stands de livres d’Émile et d’Amine au Marché d’Aligre. La quantité y est mais pas la qualité.
Je bois mon café assis au Camélia et y comble quelques-unes de mes ignorances. La vieille petite est là. Elle n’a pas encore commencé à acheter des jeux à perdre qu’elle soliloque déjà. Ce mardi, on est même plutôt dans la logorrhée. Elle saoule jusqu’à la patronne chinoise qui, heureusement pour elle, ne comprend qu’un mot sur deux.
À onze heures je suis étonné d’être le seul à entrer chez Book-Off. Hélas, cette tranquillité ne dure pas. Le plus pénible, ce sont les moutards chouinant devant les cartes Pokémon et leur mère débordée. « Allez, une brillante chacun et on y va. » Bonne idée. Il y a aussi des adultes pour acheter ça. Qu’en font-ils ?
Pour ma part, je ressors avec seulement deux livres à un euro : Lettres perdues et retrouvées de Bruno Schulz (Pandora) et Revenir Raconter d’Isabelle Cohen (Verdier).
Par le métro, je rejoins Sainte Opportune et, chez Au Diable des Lombards, je choisis deux plats de saison, le velouté de légumes et la saucisse au couteau lentilles.
Du sous-sol du Book-Off de Saint-Martin, je remonte avec cinq livres à un euro : Les cercueils de zinc de Svetlana Alexievitch (Christian Bourgois), Dans des cimetières sans gloire d’Eduardo Arroyo (Grasset), Devant ma mère de Pierre Pachet (L’un et l’autre/Gallimard), Lecture substantielle d’Alphonse Allais (Viviane Hamy) et Journal de Paul Klee (Les Cahiers Rouges/Grasset), ce dernier que j’ai peut-être déjà.
Je reprends Charles Rozan à L’Opportun. Derrière moi sont deux étudiantes. L’une prépare un mémoire dont le sujet est endométriose et ménopause. « Qu’est-ce qui t’a poussée vers la sage-femmerie ? » lui demande l’autre. Elles parlent d’accouchement par voie basse et par césarienne. La musique m’empêche d’entendre les détails. Je m’en réjouis.
Valérie Pécresse, la Souveraine d’Ile-de-France, Droitiste, augmente ses transports publics de cinq centimes par trajet dès le premier jour de la nouvelle année. Quand je descends du métro Quatorze à Saint-Lazare, je recharge ma carte de bus et ma carte de métro de dix voyages chacune.
Le train du retour conserve le même horaire, seize heures quarante, mais il doit désormais arriver à Rouen quatre minutes plus tôt. Ce qu’il réussit à la perfection.
*
Un grand nombre de locutions proverbiales, de dictons populaires et de phrases toutes faites, ont pris place dans notre langue, surtout dans la langue de la conversation, et, en général, on serait fort en peine d’expliquer le véritable sens des unes ou l’origine des autres. écrit Charles Rozan dans sa préface.
L’une des Petites ignorances de la conversation est l’expression Boire à tire-larigot. C’est l’occasion d’un point Rouen.
On raconte, et c’est d’un historien qu’on le tient, que, au XIIIe siècle, un archevêque de Rouen nommé Odon Rigault donna à cette ville une cloche d’une grosseur prodigieuse. Cette cloche, appelée la cloche Rigault et par abréviation la Rigault, ne pouvait être mise en mouvement sans de grands efforts. Les sonneurs qui la tiraient étaient naturellement d’autant plus altérés qu’ils avaient plus de peine, et l’on a été ainsi amené à regarder ceux qui buvaient beaucoup comme des gens qui auraient tiré la Rigault.
Rozan précise en note : M. Génin a prouvé par des exemples qu’on disait autrefois : Boire en tire la Rigault, expression qui, en effet, semble plus exacte : boire en homme qui tire la Rigault, en vrai tire la Rigault.
29 décembre 2025
Ce dimanche coincé entre Noël et le Jour de l’An est le jour plus creux de l’année. Nombre de commerces ouverts dominicalement sont fermés. Ainsi la boulangerie où je voulais prendre le pain, place Saint-Marc, près du marché lui-même à demi-déserté par les vendeurs habituels qui font la trêve des confiseurs (comme on dit). Je me passe de rôtisserie, de fromagerie et de primeurs puis trouve une autre boulangerie rue Armand-Carrel avant de rentrer ne voulant plus subir le vent froid qui est toujours de mise. Quand donc cessera cette bise ?
C’est ce dimanche que choisit Brigitte Bardot pour mourir. C’est un jour comme un autre Et pourtant tu t’en vas. Plus que les films me sont présentes les chansons dans lesquelles l’ingénue libertine chantait sa liberté Je me donne à qui me plaît Nue au soleil Moi je joue Sidonie L’appareil à sous La Madrague C’est rigolo Je danse donc je suis Bubble Gum et les biens connues signées Serge Gainsbourg. Je me souviens combien m’émouvaient les premières quand je les entendais à la radio, à peine adolescent.
Sur les autres aspects de sa vie, je ne dirai rien.
C’est ce dimanche que choisit Brigitte Bardot pour mourir. C’est un jour comme un autre Et pourtant tu t’en vas. Plus que les films me sont présentes les chansons dans lesquelles l’ingénue libertine chantait sa liberté Je me donne à qui me plaît Nue au soleil Moi je joue Sidonie L’appareil à sous La Madrague C’est rigolo Je danse donc je suis Bubble Gum et les biens connues signées Serge Gainsbourg. Je me souviens combien m’émouvaient les premières quand je les entendais à la radio, à peine adolescent.
Sur les autres aspects de sa vie, je ne dirai rien.
26 décembre 2025
Ça m’aurait plu de passer une journée à Dieppe avant la fin de l’année deux mille vingt-cinq. Le ciel est bleu, le soleil brille, oui mais le froid terrifique me fait renoncer à l’escapade.
Je reste à la maison où je n’ai pas bien chaud. Dans cette passoire thermique, le meilleur endroit pour lire, c’est au fond du lit sous la couette. C’est là que je passe de livre en livre.
Vider les lieux d’Olivier Rolin, un récit autobiographique qui relate un évènement que j’aurais dû vivre également si les héritiers de ma propriétaire avaient choisi de ne pas renouveler mon bail. On habite un très vieil appartement, on y a passé la moitié de sa vie, entassé un prodigieux bric-à-brac, journaux, lettres, photos, livres surtout, des livres partout - et puis un jour on est viré, il faut prendre ses cliques et ses claques. Un déménagement, écrit Michel Leiris, c’est « une fin du monde au petit-pied », et c’est aussi un jugement dernier : chaque objet, pour être sauvé, est sommé de dire son histoire… Malheureusement, ces objets permettent à Olivier Rollin d’évoquer les souvenirs de ses lointains voyages et les livres dans lesquels il les a racontés, livres que je n’ai pas lus et que je ne lirai jamais. Je n’ai été retenu que par ce qu’il raconte sur son départ obligé et les évocations des anciennes habitantes de sa rue : Adrienne Monnier et Sylvia Beach.
Climats de France de Marie Richeux dans lequel elle évoque son adolescence à Meudon-la-Forêt dans un immeuble construit par Fernand Pouillon et son voyage à Alger pour y voir un autre immeuble de cet architecte. Cela m’a moyennement intéressé. Elle écrit dès sa première page que M.L.F. (pour Meudon-la-Forêt) est un acronyme. Il ne faut pas prendre tous les sigles pour des acronymes. Je lui écris via son Book Club de France Culture pour le lui apprendre afin qu’elle puisse corriger au cas où il y aurait une réédition. Point de réponse.
La vie drôle de Curnonsky, inventeur de Bibendum et futur Prince des gastronomes, un recueil de textes ironiques, parus initialement dans Le Journal de mil neuf cent onze à mil neuf cent treize. Ils me plaisent bien.
Enfin et surtout Odes de David Van Reybrouck dans lequel l’auteur raconte sous diverses formes ses dilections, ce qui me permet de découvrir Sony Labou Tansi et Wendy Rene. Je note ça, tiré de l’Ode à la chanson la plus amoureuse de la pop : La semaine dernière, je marchais dans le centre d’Arezzo où il fallait absolument que je me rende pour ne rien faire. Il y est question du Musée des Relations brisées de Zagreb. La chanson, c’est Love Street des Doors : C’est la chanson la plus amoureuse de toute l’histoire de la pop et elle est beaucoup trop courte. Courte à désespérer. et ça, tiré de l’Ode au vestiaire : Honnêtement, au fil de toutes ces années, jamais je n’ai manqué une seule fois de me demander : Qu’est-ce que je suis en train de faire ici ? Dans ce livre aussi, à l’intérieur de l’Ode à la sexualité fluide, il y a un sigle qualifié d’acronyme, le fameux LGBTQIAP+. C’est la faute de la traductrice qui s’appelle Isabelle Rosselin.
Je ne sais quand je marcherai une nouvelle fois dans le centre de Dieppe où il faut absolument que je me rende pour ne rien faire.
Je reste à la maison où je n’ai pas bien chaud. Dans cette passoire thermique, le meilleur endroit pour lire, c’est au fond du lit sous la couette. C’est là que je passe de livre en livre.
Vider les lieux d’Olivier Rolin, un récit autobiographique qui relate un évènement que j’aurais dû vivre également si les héritiers de ma propriétaire avaient choisi de ne pas renouveler mon bail. On habite un très vieil appartement, on y a passé la moitié de sa vie, entassé un prodigieux bric-à-brac, journaux, lettres, photos, livres surtout, des livres partout - et puis un jour on est viré, il faut prendre ses cliques et ses claques. Un déménagement, écrit Michel Leiris, c’est « une fin du monde au petit-pied », et c’est aussi un jugement dernier : chaque objet, pour être sauvé, est sommé de dire son histoire… Malheureusement, ces objets permettent à Olivier Rollin d’évoquer les souvenirs de ses lointains voyages et les livres dans lesquels il les a racontés, livres que je n’ai pas lus et que je ne lirai jamais. Je n’ai été retenu que par ce qu’il raconte sur son départ obligé et les évocations des anciennes habitantes de sa rue : Adrienne Monnier et Sylvia Beach.
Climats de France de Marie Richeux dans lequel elle évoque son adolescence à Meudon-la-Forêt dans un immeuble construit par Fernand Pouillon et son voyage à Alger pour y voir un autre immeuble de cet architecte. Cela m’a moyennement intéressé. Elle écrit dès sa première page que M.L.F. (pour Meudon-la-Forêt) est un acronyme. Il ne faut pas prendre tous les sigles pour des acronymes. Je lui écris via son Book Club de France Culture pour le lui apprendre afin qu’elle puisse corriger au cas où il y aurait une réédition. Point de réponse.
La vie drôle de Curnonsky, inventeur de Bibendum et futur Prince des gastronomes, un recueil de textes ironiques, parus initialement dans Le Journal de mil neuf cent onze à mil neuf cent treize. Ils me plaisent bien.
Enfin et surtout Odes de David Van Reybrouck dans lequel l’auteur raconte sous diverses formes ses dilections, ce qui me permet de découvrir Sony Labou Tansi et Wendy Rene. Je note ça, tiré de l’Ode à la chanson la plus amoureuse de la pop : La semaine dernière, je marchais dans le centre d’Arezzo où il fallait absolument que je me rende pour ne rien faire. Il y est question du Musée des Relations brisées de Zagreb. La chanson, c’est Love Street des Doors : C’est la chanson la plus amoureuse de toute l’histoire de la pop et elle est beaucoup trop courte. Courte à désespérer. et ça, tiré de l’Ode au vestiaire : Honnêtement, au fil de toutes ces années, jamais je n’ai manqué une seule fois de me demander : Qu’est-ce que je suis en train de faire ici ? Dans ce livre aussi, à l’intérieur de l’Ode à la sexualité fluide, il y a un sigle qualifié d’acronyme, le fameux LGBTQIAP+. C’est la faute de la traductrice qui s’appelle Isabelle Rosselin.
Je ne sais quand je marcherai une nouvelle fois dans le centre de Dieppe où il faut absolument que je me rende pour ne rien faire.
25 décembre 2025
Réveillé, je ne sais pourquoi, au milieu de la nuit, je regarde le radio-réveil. Il est minuit sept. À quel moment aura lieu le carillonnage de Noël ?
Pour l’instant, je n’entends que la bise qui souffle dans le jardin et le bruit des feuilles mortes qu’elle fait courir sur le pavage. C’est une nuit on ne peut plus calme, aucune fête dans le voisinage, aucun passage dans la ruelle. La journée qui l’a précédée a été paisible et ensoleillée mais balayée par le vent froid. Un vent d’hiver sifflant soufflant dans les grands sapins verts. Celui du Marché de Noël brillait de toutes ces lumières.
Ce sapin est artificiel. Comme la joie chez certains qui s’apprêtaient à faire la fête. Au café où je lis l’après-midi, une famille près de moi semblait satisfaite d’avoir trouvé le cadeau qui manquait : un déboucheur de bouteille automatique. Au retour, la Cathédrale toute blanche se détachait sur un ciel tout bleu.
Soudain les cloches se déclenchent. Il est minuit quarante-sept, la messe est dite. Cette nappe musicale répétitive dure onze minutes.
Pour annoncer la naissance de l’enfant nommé Jésus, les cloches sonnent avec modération. Beaucoup plus de bruit est fait chaque année à Pâques, lorsque le même individu est censé ressusciter.
Le vent reprend ses tours. Je me demande combien de temps je vais mettre pour me rendormir.
Pour l’instant, je n’entends que la bise qui souffle dans le jardin et le bruit des feuilles mortes qu’elle fait courir sur le pavage. C’est une nuit on ne peut plus calme, aucune fête dans le voisinage, aucun passage dans la ruelle. La journée qui l’a précédée a été paisible et ensoleillée mais balayée par le vent froid. Un vent d’hiver sifflant soufflant dans les grands sapins verts. Celui du Marché de Noël brillait de toutes ces lumières.
Ce sapin est artificiel. Comme la joie chez certains qui s’apprêtaient à faire la fête. Au café où je lis l’après-midi, une famille près de moi semblait satisfaite d’avoir trouvé le cadeau qui manquait : un déboucheur de bouteille automatique. Au retour, la Cathédrale toute blanche se détachait sur un ciel tout bleu.
Soudain les cloches se déclenchent. Il est minuit quarante-sept, la messe est dite. Cette nappe musicale répétitive dure onze minutes.
Pour annoncer la naissance de l’enfant nommé Jésus, les cloches sonnent avec modération. Beaucoup plus de bruit est fait chaque année à Pâques, lorsque le même individu est censé ressusciter.
Le vent reprend ses tours. Je me demande combien de temps je vais mettre pour me rendormir.
23 décembre 2025
Ce lundi, je traverse pédestrement la Seine par le pont Corneille toujours en travaux puis prends sur la gauche en direction de la Clinique Mathilde au sein de laquelle tourne l’usine ophtalmologique.
J’ai rendez-vous à quinze heures pour ma visite annuelle. Je monte au troisième étage où je dois d’abord subir l’examen dit de champ visuel. N’en ayant pas eu depuis deux mille vingt-deux, je ne sais plus trop où ça se passe. Je demande à la première salle d’attente que je trouve si c’est ici. Une des présentes me dit que son compagnon a aussi ce rendez-vous et qu’elle ne sait pas s’ils sont au bon endroit. Quand passe une médecin nous nous adressons à elle et elle nous envoie au bout du couloir.
Cependant que le mari de la présente passe son examen, elle discute avec moi, m’apprenant que, malgré son jeune âge, son mari est lui aussi atteint d’un glaucome dont il ne sait l’origine, n’en ayant pas dans sa famille. Alors que moi si : mon père, mon frère, ma sœur.
Quand vient mon tour, je suis seul en compagnie d’une médecin alors que, la fois précédente, l’homme qui s’était occupé de moi faisait plusieurs examens en parallèle. Elle me rappelle comment ça fonctionne et me voici cliquant à chaque fois que je vois apparaître une petite lumière, d’abord avec l’œil gauche puis avec l’œil droit puis, me dit-elle, il faut recommencer l’œil gauche. « Je n’aime pas cet examen », lui dis-je. « Je suis désolée », me dit-elle. « Oh, vous n’y êtes pour rien ! » Elle est douce et gentille mais ne me dit rien du résultat. L’ophtalmo s’en chargera.
Je descends à l’étage au-dessous. Ma Carte Vitale remise à la secrétaire, j’attends que l’on m’appelle. C’est une jeune femme blonde qui m’introduit dans le bureau du boss, lequel n’y est pas. Elle me dit qu’elle est étudiante en médecine et qu’elle va remplir quelques informations dans mon dossier puis elle mesure ma tension en m’envoyant un petit jet d’air dans chaque œil. Celle-ci est bonne.
Quand le boss entre je lui demande ce qu’il en est de mon champ visuel. Là, c’est moins bien, surtout pour l’œil droit, l’œil gauche est toujours à peu près le même, mais le résultat est toujours difficile à interpréter. « C’est comme un jeu vidéo, me dit-il, il y a des jours où on est moins bon que d’autres. Il faudra en faire un chaque année à partir de maintenant. »
Il me renvoie en salle d’attente où sont surtout des vieilles et des vieux comme moi, une majorité devant subir une opération de la cataracte. Une orthoptiste m’appelle pour la suite des examens. Elle contrôle ma vue. Celle-ci est inchangée, de près comme de loin. Elle me fait passer l’océté qui permet de juger de l’état du nerf optique, examen fort important pour ce dont je souffre. De retour en salle d’attente, je n’ai plus qu’à patienter jusqu’à ce qu’une dernière fois, le boss m’appelle.
Il me dit que le résultat de l’océté est à peu près semblable à ce qu’il était l’année précédente mais qu’il faudra vraiment refaire un schéma visuel l’an prochain. Je lui parle des gouttes de Cosidime qui me donnent une sorte d’allergie. « C’est peut-être le conservateur », me dit-il. « Je croyais qu’il n’y avait pas de conservateur dans le Cosidime. Le pharmacien m’a dit que c’était pour cela qu’il ne fallait pas utiliser un flacon plus de vingt-huit jours. » « Vous me mettez le doute », me dit-il. Il vérifie via son ordinateur. Effectivement, il n’y a pas de conservateur. Il me propose de le remplacer par un médicament équivalent. « Il faut qu’il soit au moins aussi efficace que celui que je prends », lui dis-je. « Il faudra le vérifier, je vous donnerai un nouveau rendez-vous pour mesurer la tension oculaire dans quatre mois. » « Dans ce cas, je préfère garder ce Cosidime. » Je lui souhaite de bonnes fêtes et vais régler mon dû à la secrétaire.
Je sors de là à moitié anxieux et rejoins l’arrêt de bus devant la Bibliothèque Simone de Beauvoir. Il est dix-sept heures. Au bout de dix minutes apparaît un Effe Sept. En traversant le pont Corneille, grâce à mon opération de la cataracte de l’an dernier, je vois fort bien le coucher de soleil sur l’endroit d’où je viens, une réussite dont je suis redevable au boss, mais je trouve inquiétant qu’il en sache moins que moi sur un médicament qu’il prescrit.
J’ai rendez-vous à quinze heures pour ma visite annuelle. Je monte au troisième étage où je dois d’abord subir l’examen dit de champ visuel. N’en ayant pas eu depuis deux mille vingt-deux, je ne sais plus trop où ça se passe. Je demande à la première salle d’attente que je trouve si c’est ici. Une des présentes me dit que son compagnon a aussi ce rendez-vous et qu’elle ne sait pas s’ils sont au bon endroit. Quand passe une médecin nous nous adressons à elle et elle nous envoie au bout du couloir.
Cependant que le mari de la présente passe son examen, elle discute avec moi, m’apprenant que, malgré son jeune âge, son mari est lui aussi atteint d’un glaucome dont il ne sait l’origine, n’en ayant pas dans sa famille. Alors que moi si : mon père, mon frère, ma sœur.
Quand vient mon tour, je suis seul en compagnie d’une médecin alors que, la fois précédente, l’homme qui s’était occupé de moi faisait plusieurs examens en parallèle. Elle me rappelle comment ça fonctionne et me voici cliquant à chaque fois que je vois apparaître une petite lumière, d’abord avec l’œil gauche puis avec l’œil droit puis, me dit-elle, il faut recommencer l’œil gauche. « Je n’aime pas cet examen », lui dis-je. « Je suis désolée », me dit-elle. « Oh, vous n’y êtes pour rien ! » Elle est douce et gentille mais ne me dit rien du résultat. L’ophtalmo s’en chargera.
Je descends à l’étage au-dessous. Ma Carte Vitale remise à la secrétaire, j’attends que l’on m’appelle. C’est une jeune femme blonde qui m’introduit dans le bureau du boss, lequel n’y est pas. Elle me dit qu’elle est étudiante en médecine et qu’elle va remplir quelques informations dans mon dossier puis elle mesure ma tension en m’envoyant un petit jet d’air dans chaque œil. Celle-ci est bonne.
Quand le boss entre je lui demande ce qu’il en est de mon champ visuel. Là, c’est moins bien, surtout pour l’œil droit, l’œil gauche est toujours à peu près le même, mais le résultat est toujours difficile à interpréter. « C’est comme un jeu vidéo, me dit-il, il y a des jours où on est moins bon que d’autres. Il faudra en faire un chaque année à partir de maintenant. »
Il me renvoie en salle d’attente où sont surtout des vieilles et des vieux comme moi, une majorité devant subir une opération de la cataracte. Une orthoptiste m’appelle pour la suite des examens. Elle contrôle ma vue. Celle-ci est inchangée, de près comme de loin. Elle me fait passer l’océté qui permet de juger de l’état du nerf optique, examen fort important pour ce dont je souffre. De retour en salle d’attente, je n’ai plus qu’à patienter jusqu’à ce qu’une dernière fois, le boss m’appelle.
Il me dit que le résultat de l’océté est à peu près semblable à ce qu’il était l’année précédente mais qu’il faudra vraiment refaire un schéma visuel l’an prochain. Je lui parle des gouttes de Cosidime qui me donnent une sorte d’allergie. « C’est peut-être le conservateur », me dit-il. « Je croyais qu’il n’y avait pas de conservateur dans le Cosidime. Le pharmacien m’a dit que c’était pour cela qu’il ne fallait pas utiliser un flacon plus de vingt-huit jours. » « Vous me mettez le doute », me dit-il. Il vérifie via son ordinateur. Effectivement, il n’y a pas de conservateur. Il me propose de le remplacer par un médicament équivalent. « Il faut qu’il soit au moins aussi efficace que celui que je prends », lui dis-je. « Il faudra le vérifier, je vous donnerai un nouveau rendez-vous pour mesurer la tension oculaire dans quatre mois. » « Dans ce cas, je préfère garder ce Cosidime. » Je lui souhaite de bonnes fêtes et vais régler mon dû à la secrétaire.
Je sors de là à moitié anxieux et rejoins l’arrêt de bus devant la Bibliothèque Simone de Beauvoir. Il est dix-sept heures. Au bout de dix minutes apparaît un Effe Sept. En traversant le pont Corneille, grâce à mon opération de la cataracte de l’an dernier, je vois fort bien le coucher de soleil sur l’endroit d’où je viens, une réussite dont je suis redevable au boss, mais je trouve inquiétant qu’il en sache moins que moi sur un médicament qu’il prescrit.
© 2014 Michel Perdrial - Design: Bureau l’Imprimante



