Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

2 juillet 2026


Une visite de courtoisie de ma sympathique logeuse, un dernier regard côté jardin sur les palmiers et les hortensias, côté rue sur la jolie villa Ker Guzlia, et me voici quittant ce mercredi à huit heures la rue des Sables Blancs.
Cela descend jusqu’à l’arrêt des cars BreizhGo et la boulangerie Pascal Jaïn. Je n’y achète que le pain au chocolat. Presque en face est le Café de l’Yser et sa si cordiale patronne à qui il m’est agréable de déplaire une fois encore en lui commandant un allongé verre d’eau. Ce qu’elle traduit par un allongé pot de lait. Je lui dis que non. Elle revient avec le verre d’eau : « Ça ira comme ça ? » Elle s’appelle Sadia et s’adresse autrement à ses habitué(e)s : « Ça va mignon ? » « Ça va ma belle ? » Elle me souhaite une bonne journée, ce qui doit signifier bon débarras, quand je la paie.
Le car BreizhGo de neuf heures est conduit par un mal embouché qui peste contre les autres usagers de la route. Son trajet me permet de revoir le centre de Quimper où j’ai résidé dans un logis Air Bibi. À l’arrivée, comme ma valise obligatoirement mise en soute a été repoussée par un malotru et qu’il n’y a que des vieilles qui descendent avec moi, je lui demande d’aller la récupérer. Il ne consent à le faire que parce que j’insiste. Cela lui permet de constater qu’une autre valise a été oubliée. Les valises en soute, c’est la plaie des voyages en autocar. Dans la mienne que mes vêtements et quelques livres, de peur qu’elle me soit volée à un arrêt intermédiaire. Ce qui fait que mon sac à dos pèse lourd.
En face de la Gare de Quimper, Le Derby, bar tabac hôtel, est toujours là. Le patron et la patronne y sont eux particulièrement aimables. J’y prends un expresso verre d’eau (un euro quatre-vingts) en attendant le Tégévé de onze heures vingt-six.
J’y ai la place Cinq Cent Quatorze côté couloir. « Je descends à Rennes », me dit ma voisine quand elle s’installe. « Vous faites comme vous voulez », lui réponds-je. Avant cela, nous nous arrêterons à Lorient et Vannes, autres villes bretonnes où j’ai eu logis Air Bibi. Elle lit Je suis Romane Monnier de Delphine le Vigan (pas beaucoup) et se perd dans son smartphone (beaucoup). Un homme à treillis et ordinateur remplace cette lectrice épisodique tandis que nous filons de Rennes à Paris sous un ciel délicieusement gris. Un peu de bleu apparaît à l’approche de la Gare Montparnasse qui est atteinte avec dix minutes de retard dues à une zone de travaux.
Dans le métro Treize, une jeune femme noire à micro jupe poilue me donne sa place assise. La chaleur y est supportable. De même dans la Gare Saint-Lazare où je trouve à m’asseoir pour attendre mon habituel train Nomad de seize heures quarante.
Je m’y case avec mes bagages à ma place coutumière dans la voiture Cinq. La cheffe de bord nous annonce trente minutes supplémentaires avant l’arrivée à Rouen. Cela est la conséquence de nombreuses chutes d’arbres lors de la canicule dans la région de Villennes. Ce qui nous obligera à emprunter l’itinéraire bis par Conflans-Sainte-Honorine. Celui que les navetteurs appellent l’affreux petit chemin bucolique. À peine y est-on qu’un arrêt inopiné se produit. « Une barrière de passage à niveau bloquée », nous annonce la cheffe de bord, puis elle précise : « explosée par une voiture ». « Nous attendons que le gardiennage se fasse », nous dit-elle bien plus tard. Tout est bloqué, la circulation automobile aussi et plusieurs trains sont devant nous. Le gardiennage ne se fera pas tout seul. On attend qu’une équipe s’en occupe. « Sept à dix trains sont devant nous, nous apprend un quart d’heure plus tard le conducteur. Une équipe est sur place. Cela devrait se débloquer peu à peu. Il est dix-sept heures cinquante lorsque nous repartons au ralenti. Nous étions à Val d'Argenteuil.
J’arrive donc à Rouen avec une heure vingt de retard, ce qui est beaucoup pour un trajet qui devait faire une heure dix-sept.

1er juillet 2026


Quel que soit le temps qu’il fait, gris ce mercredi matin, les oiseaux donnent un récital dans le jardin de mon logis Air Bibi. Chacun y va de ses trilles. Je ne sais reconnaître que le merlou. D’autres oiseaux se font entendre au long du chemin côtier, leurs chants se mêlant au bruit des vagues. En revanche, alors qu’il y a des fleurs partout, je n’aurai vu en un mois que trois ou quatre papillons. Il n’y en a même pas sur les fleurs des arbres à papillons. En face du Flimiou, un jardin abandonné est envahi par ces arbres à papillons et pas la queue d’un.
C’est la dernière fois que je marche de la plage des Sables Blancs au Port du Rosmeur. Un trajet montant et descendant qui met ce qui me reste de force à rude épreuve (comme on dit). Si un jour je remets le pied à Douarnenez (Douarn pour les intimes), je me logerai au Rosmeur, mais pas sur le quai qui subit trop le soleil. Pour rejoindre Saint-Jean et les Sables Blancs, je prendrai le bus (pourquoi a-t-il si peu de passagers alors que ce n’est qu’un euro le trajet, mystère).
Le passage le plus fatigant est la montée du simplet, lequel n’est pas là pour me souhaiter un dernier « Bon mardi ». Il est huit heures et demie quand j’arrive au Ty Gamalou sous le soleil apparu. Gaëlle est déjà sur le pont. Elle m’apporte sans tarder un café verre d’eau. J’ai déposé en passant (qui sera la prochaine victime ?) l’énorme Fin de combat de Klaus Ove Knausgaard dans la boîte à livres de Saint-Jean et j’ai sur ma table Le Croquant indiscret d’Henri Calet, trouvé hier dans la boîte à livres de la place des bus. Sa relecture sera mon plaisir du jour. Bien avant les Pinçon-Charlot, l’ironie en plus, Calet enquête sur la vie des riches. Comme j’étais loin momentanément du Rendez-vous des Camionneurs où je prends quelquefois mes repas.
Il y a chez Ty Gamalou celui qui un jour m’a demandé ce que je lisais et qui depuis se contente d’un « Bonjour ». Il parle avec des connaissances à lui travaillant dans le cinéma documentaire. Lui est un monteur à la retraite. Il a travaillé pour Jean-Paul Goude, Jean-Jacques Annaud et d’autres. À ma droite, deux filles qui sont dans le théâtre documentaire parlent de prod, de distrib et de débrief. Un peu avant dix heures, cela se dépeuple, ce qui donne à penser que certain(e)s travaillent. Quant à moi, après avoir dit au revoir à Gaëlle qui me dit que je reviendrai, je migre à côté, au Bistrot de la Mouette.
« Un p’tit expresso ? » me demande Marie, s’abstenant ainsi de choisir entre le tu et le vous. Elle me tutoyait quand elle me croyait de Douarn. Elle m’a revouvoyé quand je lui ai dit que non. Derrière moi, deux filles parlent des garçons et de la difficulté que pose leur absence d’intérêt pour la gestion du contenu du frigo. De plus, ils ne savent pas dire la raison de leurs mécontentements. Ils sont juste en Erreur 404. Après mon souhait de bel été à Marie, je rejoins le Flimiou pour un dernier déjeuner.
Au menu de ce mardi : œuf mollet provençal, rôti de cochon au cidre pommes rissolées et riz au lait caramel au gingembre. « Bonne continuation », me dit la serveuse quand je lui annonce que c’était la dernière fois.
J’achète des sandouiches triangles chez Carrefour City puis le bus Un me permet de suivre encore une fois le bord de mer entre le Port du Rosmeur et Port Rhu puis me donne une vue plongeante sur ce dernier depuis le pont routier. J’en descends à Saint-Jean. Une ultime balade jusqu’aux Sables Blancs et un dernier café au Gwell Mad où je ne dis pas que je ne reviendrai pas. J’y observe l’habillement des garçons du bord de mer, toujours affligeant. Il faudrait les filmer de dos et leur montrer pour qu’ils se rendent compte. Alors que les filles dans leurs petits bikinis, aucune leçon à leur donner.
Il m’aurait plu de dire au revoir à Faustine, Villa Corti, de lui souhaiter à elle aussi un bel été (cela aurait été une fine allusion au film de Nina Companeez) mais une tâche m’attend : faire le ménage de mon grand appartement.
                                                                *
Et d’ailleurs, il est de bons riches ; je m’en porte garant. Par exemple, j’ai connu une dame, de religion réformée, qui avait tenu à ce que les lieux d’aisances des personnes de service - car elle appelait ainsi ses domestiques - fussent peints dans la même nuance ivoirine que les siens propres. Henri Calet Le Croquant indiscret

30 juin 2026


Ce lundi matin, en descendant la rue des Sables Blancs, j’entends le bruit de la mer bien avant de la voir. Le vent souffle et les vagues roulent. Sur la plage déserte, un chercheur de métaux s’active. Plus loin, le chemin de randonnée a retrouvé un visage humain. Le Festival O’Rheun est rangé sur le côté. La table d’orientation qui indique ce que l’on voit en face sur la presqu’île de Crozon est de nouveau accessible. On y parle de la Baie de Douarnenez comme de « l’une des plus belles baies du monde ». Arrivé au Port du Rosmeur à huit heures quarante-cinq, je trouve Ty Gamalou fermé comme tous les autres bars du quai. J’avais oublié que c’était son jour de relâche.
Je remonte aux Halles où le patron du bar du même nom installe sa terrasse et m’assois à l’ombre sur le muret en attendant qu’il termine. Sitôt qu’une personne s’installe à l’une des tables, je fais de même et à neuf heures trois, la moitié sont déjà occupées. J’ai un objectif : en finir ce jour avec Fin de combat pour le déposer demain matin dans la boîte à livres de la plage Saint-Jean.
C’est un début de journée où il fait froid à l’ombre. Aussi, dès dix heures, je redescends sur le quai du Rosmeur. Aux Loups des Mers est maintenant ouvert. Je peux me réchauffer sous la véranda auprès de la petite serveuse qui a mis ses boucles d’oreilles et tressé sa chevelure en une natte dorsale. Elle me sert le café avec un petit feuilleté chocolat Saint-Michel sans huile de palme. Je retrouve un peu d’intérêt à ma lecture maintenant que Karl Ove Knausgaard ne raconte plus en détail la vie du jeune Adolf Hitler à travers ce qu’en a écrit son ami de jeunesse mais celle de sa femme Linda atteinte de bipolarité.
Pour déjeuner, bien que jeudi dernier je pensais ne pas y retourner, je me dirige vers le Flimiou. Au menu de ce lundi : rillettes de maquereau, poulet basquaise riz et croustillant fraise Chantilly. La clientèle du jour : un mélange de retraités qui passent et de travailleurs qui parlent de leurs vacances prochaines (courtes et avec plus de mille kilomètres à faire pour y être). Cette fois, je ne suis pas déçu par ce que je mange et j’annonce à la serveuse que je reviendrai demain.
Je suis seul avec le chauffeur dans le bus Un qui va aux Sables Blancs. Très peu de monde au Gwell Mad où je me perche pour un café verre d’eau et lecture à grande vitesse de la fin du livre de Karl Ove Knausgaard. Il se termine par un mea culpa qui me déplaît profondément (désolé d’avoir fait du mal à ma femme et à mes enfants en écrivant sur eux). Ce « roman » a été rédigé entre deux mille huit et deux mille onze. C’est une sorte de plagiat par anticipation de ce que l’on peut faire de médiocre et indigeste en utilisant l’intelligence artificielle. Je partage l’avis de Pierre Assouline dans La République des livres : « c’est d’un ennui sans qualité ».
                                                                         *
Je n’aime pas tout ce qu’a écrit Georges Perros. J’ai eu du mal à trouver, dans le choix qu’a fait Jean-Pierre Siméon dans les Papiers collés pour ses Pensées collées, autant de notes à citer que de jours passés à Douarnenez. Beaucoup me semblent banales ou faciles ou discutables. Cinq exemples :
Dort, regrette, chez tout homme dit d’action, le grand poète qu’il a manqué d’être.
Connaître l’homme, c’est cesser de se plaindre d’en être un.
La vie étant incomparable, impossible de se suicider.
Comment rendre l’autre bête sans qu’il s’en aperçoive ? Aime-le.
D’être lucide console l’homme sensible.

29 juin 2026


Plus pénible que le scouteur d’un branlotin, le moustique, lorsque l’on doit dormir. Il nuit à mon sommeil entre samedi et dimanche, non par ses piqûres, par son bruit de drone. J’essaie de le chasser en mettant le ventilateur dont je n’ai plus besoin à fond, sans succès.
À sept heures, je suis dehors et rejoins la boulangerie par la route de l’intérieur. Il me faut un quart d’heure pour arriver à l’arrêt de car Allende.
Après le petit-déjeuner, je me faufile dans les ruelles et les venelles du vieux Tréboul au-dessus du Port, là où vivaient les pêcheurs. Ce quartier est parfois nommé « Petit Maroc » en référence aux pêcheurs qui allaient chercher la langouste au large du Maroc. Les Tréboulistes étaient parfois surnommés les Marocains. Je comprends maintenant pourquoi le gros facho de L’Antares m’avait dit : « On est au Maroc ici. » Je vais jusqu’à l’église Saint-Joseph et en redescendant retrouve l’impasse Cloarec où j’avais logis Air Bibi la fois précédente.
C’est un dimanche frais avec un ciel gris et des averses possibles selon Météo France. Cette fois, c’est exact. La première me tombe dessus alors que je suis sur la digue d’entrée et de sortie du Port, près de l’abri côtier. Je sors mon vêtement de pluie et la subis stoïquement car j’attends un bateau ancien à moteur où j’ai vu monter des passagers quand je suis passé à sa hauteur. Cette averse a presque cessé lorsque, avant de le voir, j’entends son teuf teuf teuf. J’en fais quelques photos (passage devant l’île Tristan, sortie du Port, entrée en mer).
Avant que ça retombe, je reviens vers les quais et arrive au moment où au Café de la Pointe, les employés terminent l’installation de la terrasse. Ça n’ouvre officiellement qu’à neuf heures et demie mais j’y suis accepté « avec plaisir » dix minutes avant. De la véranda, le café bu, j’observe comment ça évolue. Plus qu’une succession d’averses, cela ressemble à de la pluie. En terrasse, plus ou moins bien protégés de la pluie par des parasols, un jeune couple qui ne va pas fort et un duo de marcheurs sexagénaires arrêtés.
Vers dix heures trente, je me décide à bouger car il pleut peu. Je passe une dernière fois devant la tombe de George Perros sur laquelle le pissenlit est fané puis je me heurte à nouveau aux barrières du Festival O’Rheun, pourtant terminé, et dont les projecteurs sont toujours allumés.
Il ne pleut plus à onze heures trente. Aussi, après avoir essuyé un bout du banc de la promenade des Sables Blancs, j’y pique-nique. Le kouign-amann de la Boulangerie des Plomar’ch est l’un des meilleurs que j’ai mangés.
À peine ai-je terminé qu’il pleut à nouveau mais, miracle dominical, Villa Corti est ouvert. J’y bénéficie d’une table à l’abri du grand auvent de la terrasse arrière. Le café bu, j’ouvre Fin de combat où l’auteur continue à me balader de longue digression en longue digression. Je ne sais ni pourquoi ni comment une table et des bancs en bois sont arrivés sur la plage. Seule sur la sable blanc, un jeune couple y pique-nique sous une légère pluie, dont je fais, de loin, une photo. C’est romantique et je les envie.
                                                                  *
Il est dommage que parfois Georges Perros commence une phrase par « Mais ».
La vraie vie peut être ailleurs. Mais l’existence est ici.
Sans ce « Mais », son propos serait plus fort.

28 juin 2026


Pas moyen de laisser la fenêtre de la chambre ouverte. Ce n’est pas le toc toc toc boum boum toc toc toc boum boum du Festival O’Rheun (une sorte de berceuse) qui m’en empêche mais le vendredi soir la jeunesse se répand un peu partout et une partie se déplace avec des scouteurs, lesquels font un bruit d’enfer. Ces branlotins contribuent ainsi, à leur petit niveau, à l’aggravation du réchauffement climatique. Pas autant que les voitures de leurs darons mais l’essentiel est de participer. On appelle cela : la stratégie du colibri.
Gros désagrément ce samedi matin en arrivant à l’entrée de Saint-Jean : le chemin de randonnée est carrément barré par ce foutu Festival dont tous les projecteurs sont allumés alors que nous sommes en plein jour. Je passe par l’intérieur de ce petit quartier et en profite pour photographier le calvaire. Une petite croix de rien du tout mais un imposant socle à degrés qui lui vaut d’être classé. Je retrouve le sentier à la chapelle. Peu avant la passerelle de Port-Rhu, une feuille de papier blanc sous plastique accrochée à un arbre prévient d’un risque nouveau : « Attention nid de guêpes ».
Dans la montée du simplet, je m’arrête à la chapelle Saint-Michel, bien belle. Cette petite chapelle de plan tréflé date du dix-septième siècle. Elle a été édifiée par l’architecte Charles Turmel pour perpétuer le souvenir de Michel Le Nobletz, missionnaire breton qui séjourna à Douarnenez de mil six cent dix-sept à mil six cent trente-neuf. Elle ne se visite librement qu’en juillet et août. J’en fais le tour. Évidemment un abruti a garé sa voiture devant. Un peu plus haut est une maison bordée de beaux hortensias dont je fais une photo.
Une main anonyme a déposé une fleur blanche et une bougie là où le Bolomig a été renversé par un camion de livraison. Aucune marche blanche n’a cependant eu lieu. Avant le Port du Rosmeur, je fais le détour de la Boulangerie des Plomar’ch où je me procure une part de kouign-amann pour demain dimanche (une étincelle dans mon cerveau : ce que j’avais entendu un jour comme un kouign-amann viennois Villa Corti était un kouign-amann blé noir, la musique était forte ce jour-là).
À huit heures trente, sur le quai du Rosmeur, seul Ty Gamalou est de service, avec Gaëlle à la barre. En face, on s’affaire. C’est la Journée Nationale du Sauvetage en Mer. On peut visiter les deux bateaux, l’ancien et le nouveau décoré de petits drapeaux. Comme à la messe, on est invité à donner à la quête. Ce n’est pas pour cette raison que je n’y vais pas. Je n’ai pas envie d’entendre des explications.
Mon café bu, je reprends Karl Ove Knausgaard. Il raconte pendant de longues pages Adolf Hitler vu par son ami de jeunesse Kubizek. Pas la moindre idée du pourquoi de la chose. J’en suis à la moitié des mille cinq cent neuf pages (en ayant sauté certaines) et je ne comprends toujours pas où il veut en venir.
Lorsque j’ai trop chaud, je n’ai qu’un pas à faire pour m’installer à la terrasse du Bistrot de la Mouette dont le parasol est plus protecteur. « Je te fais un p’tit café ? » me demande Marie qui me vouvoie à nouveau quand je vais payer. Elle a inventé le tuvoiement.
Pour déjeuner, je retourne sur le quai de Port Rhu, assuré d’être à l’ombre chez À Tribord. Il y souffle même un délicieux vent frais. Je commande la petite assiette d’accras apéro avec un verre de chardonnay. Un boudin antillais avec sa purée, telle est ma réponse à celui qui me demande ce que je veux pour la suite. Pour finir le far breton aux pruneaux. Tout en mangeant, je regarde ceux qui marchent sur le pont routier, regrettant qu’aucun ne se décide à sauter pour mettre un peu de piment à mon repas. Il est vrai qu’il est déjà bien épicé.
Remonté place des bus, j’achète des sandouiches triangles pour demain et direction le Gwell Mad, où le petit vent frais souffle plus qu’un peu, pour un diabolo menthe que m’apporte Gildas me serrant pour la première fois la main. Je ne m’attarde pas car ça bouge en face, Villa Corti, à quatorze heures trente (ouverture officielle à treize heures) et donc je traverse la route pour un café verre d’eau lecture à la terrasse de pelouse. Karl Ove Knausgaard en est toujours à raconter la vie du jeune Adolf Hitler telle que la racontait son copain d’adolescence. Je suis quasiment le seul client (deux couples s’y arrêtent peu de temps) jusqu’à seize heures quand je remballe puis remonte la rue des Sables Blancs.
                                                                 *
Il est des écrivains qui font tout pour ne pas l’être. (Jean-Pierre Siméon à propos de Georges Perros)

27 juin 2026


Enfin la fraîcheur après vingt-deux heures, ce qui m’incite à ouvrir la fenêtre de ma chambre en cours de nuit. Je dors correctement malgré le bruit de la circulation automobile. Depuis quelques jours, je n’ai plus de taches noires dans les yeux au réveil. Je m’en réjouis mais je sais que, comme la canicule, cela reviendra, car le glaucome, comme le dérèglement climatique, ne peut que s’aggraver et conduit à la catastrophe. La différence entre les deux étant que le second était évitable et qu’il concerne tout le monde.
Au matin de ce vendredi, le ciel est tourmenté et marcher sur le chemin m’épuise, quand bien même la température a baissé. La pollution ayant été digérée par la mer, la plage Saint-Jean est rouverte. Les deux vieux, dont l’un à canne, ont repris la marche. « Alors, on est mieux ? » disent-ils à la marcheuse qui me précède alors que je n’ai droit qu’au « Bonjour » réglementaire. Ils ne la connaissent pas plus que moi. Le sentier de randonnée ne ressemble plus à rien aux abords du Festival O’Rheun. Des barrières de deux mètres de haut sont en place de chaque côté, destinées à guider le troupeau vers les caisses et accessoirement à empêcher certain(e)s de chuter dans la mer.
« On est vendredi. On est l’été. J’ai eu mes sous ! J’ai eu mes sous ! » Encore une bonne nouvelle. Je souhaite un bon vendredi au simplet puis arrive sur la place des bus où l’Office du Tourisme s’apprête à se réinstaller, les travaux étant terminés. Je suis la route qu’emprunte le bus Un pour atteindre le pont routier dont les garde-corps ne sauraient empêcher de sauter quelqu’un décidé à se suicider. De là-haut, je plonge le regard sur Port Rhu, ses voiliers, ses bateaux de collection dont le bateau phare bien visible au premier plan, la passerelle et au loin l’île Tristan.
Le soleil est revenu lorsque je descends vers le quai du Rosmeur. Malgré la chaleur, je ne veux me priver d’une petite étape chez Ty Gamalou où certains parle de ça. « Il faisait plus chaud qu’au Qatar. Ici. Chez nous. Tu te rends compte ? Qu’est-ce tu veux faire ? » dit l’une. « On avait un gros ventilateur dans le chalet. On l’a vendu en le laissant dedans. C’est malin », dit un autre. Une femme s’invite à une table pour boire son café. C’est une vieille prof ridée et nattée. Elle a eu en classe le fils d’un des hommes de cette tablée. Lequel fils maintenant lorsqu’il sort, et pas souvent, c’est avec une jupe. « J’en ai eu quatre comme ça cette année-là, ça témoigne d’un certain mal de vivre. » « Même nous, dit le père, ça fait drôle, mais l’important, c’est qu’il soit heureux. »
Vers dix heures, la chaleur me chasse. Je marche vers le fond du Port où l’on installe des interdictions de stationner car, début juillet, ce sont les Fêtes Maritimes. Il faut amuser les estivants dès qu’ils arrivent. Revenu au Café de la Mouette, je m’installe à l’une des tables de bord de quai qui bénéficie d’un peu d’ombre et j’ouvre Fin de Combat de Karl Ove Knausgaard, qui m’intéressait au début et maintenant de moins en moins. Cet écrivain norvégien me saoule avec ses narrations détaillées des actes de la vie quotidienne et ses longues digressions littéraires, sociologiques ou historiques. Je note de lui : Être vu est essentiel pour rester en vie bien que ne pas être vu le soit tout autant.
Pour déjeuner, je compte sur le menu à vingt et un euros d’An Ifern et j’ai tort. Il a disparu. Plus que des plats à la carte. La moindre salade est à seize euros. Il faut plumer l’estivant pendant qu’il est chaud. L’Optimist’e a toujours son menu à vingt euros mais c’est constamment le même. À la Conserverie DZ, les huîtres ne sont plus que quatre, suivies d’un banal steak frites pour vingt-quatre euros. Je remonte la pente jusqu’au Cargo, un restaurant pizzeria de la place des bus qui, en plat du jour, propose un confit de canard sauce échalote avec écrasé de pommes de terre à treize euros quatre-vingt-dix, mais dont le dessert, une simple fraise ananas chantilly, est à sept euros quatre-vingt-dix. « C’est pas encore ouvert », me dit la patronne d’un ton sec. J’obtiens de pouvoir quand même m’asseoir. Ce n’est pas le genre de maison où l’on vous apporte spontanément une carafe d’eau. À ma gauche, sept collègues masculins qui comptaient sur une formule entrée plat ou plat dessert déchantent. Ils se décident pour un burgueur comme font souvent les hommes dans ces cas-là. Au moins ce confit de canard est-il bon. Je me passe de dessert.
Le minibus Un me conduit au Gwell Mad que je quitte après le café pour aller traîner sur la promenade. Tous les panneaux sont en place pour parquer les futurs arrivants selon leur activité : kayak, planche à voile, nage. Il ne faudra pas compter sur la baignade surveillée avant douze heures trente. De Saint-Jean me parviennent les basses de la musique électro en répétition au Festival O’Rheun. Je n’ai plus la patience d’attendre que Villa Corti se décide à ouvrir, jamais à l’heure indiquée.
                                                                *
Un écrivain est un homme qui n’arrête pas d’écrire son testament. (Georges Perros)

26 juin 2026


Sortir à six heures trente ne change rien. Il fait toujours ce jeudi matin une chaleur des plus pénibles sous laquelle travaillent les techniciens préparant le Festival O’Rheun. Des barrières indiquent que la plage des Dames est interdite à la baignade car, dès la coupure de courant de mardi soir, la pompe du poste de relevage de Port-Rhu a cessé de fonctionner et les eaux usées se sont écoulées dans la mer. « Tous les égouts sont dans la nature », disait Coluche. Les deux vieux, dont l’un à canne, que je croise régulièrement sur le chemin ont renoncé à la marche. Je les trouve assis sur un banc du Port de Tréboul. À la boulangerie Pascal Jaïn, la situation est sous contrôle s’agissant des moyens de paiement mais il faut y subir l’attente générée par les touristes étrangers qui ne savent jamais quoi acheter et voudraient goûter à tout. De ma table de petit-déjeuner j’assiste à la séparation difficile d’un jeune couple à l’arrêt de car Allende. C’est lui qui reste. C’est elle qui part avec son gros sac à dos.
La mer étant basse à huit heures et demie, j’ai l’idée de visiter l’île Tristan en loucedé, mais mon projet est déjoué par le coefficient de marée. Il n’est pas assez élevé pour que l’île cesse d’en être une. Je fais une photo de la Femme Sardine, la statue dressée à son entrée, alors que passe un pêcheur en canoë rouge. Je ne la vois que de dos, côté poisson, et pas de face, côté femme nue. Cette statue a été érigée en deux mille trois pour les cent cinquante ans de la marque Connétable. C’est un hommage aux dix-sept jeunes ouvrières qui ont péri en mil huit cent quatre-vingt-trois dans le naufrage de leur canot à l’endroit même où se trouve le monument. Elle est due à Véronique Millour et Philippe Meffroy et associe une sardine en bronze et une femme en granit. Un autre pêcheur s’apprête à mettre son bateau à l’eau. Il me confirme que c’est une petite marée. « L’île, ça fait longtemps que j’en fais le tour, mais je suis jamais allé dessus », me dit-il.
Le Brise Glace est en fermeture hebdomadaire. An Ifern est ouvert. « Le courant est revenu vers treize heures », me dit la patronne. « On a dû tout mettre à la poubelle. » Elle n’est pas de bonne humeur, ce qui se comprend. Mon café bu, je tente de m’intéresser à ce qu’écrit Karl Ove Knausgaard tandis qu’un employé du Port Musée, torse nu, passe le jet d’eau sur le Roi Gradlon. Je me demande à quoi ça sert mais c’est en tout cas une activité adaptée à la canicule.
Du côté du Rosmeur le ciel devient inquiétant, noir, orageux. Sans tarder, je monte la rude côte. « On est jeudi, on est l’été », m’apprend le simplet. Je redescends directement sur le Flimiou. « Il pleut dans une heure », est en train de constater la serveuse sur son smartphone. On y servira à manger ce midi. Je lui confirme ma présence.
De là je rejoins le Port du Rosmeur. Le ciel est maintenant noir et jaune. Le vent se met à souffler. J’aperçois Marie qui range les parasols du Bistrot de la Mouette. « Je viens m’abriter », lui dis-je. « Vous avez raison », me dit-elle avec le beau sourire qui la caractérise. À peine suis-je installé sous la véranda que le tonnerre se met à gronder puis ça se met à tomber et on n’entend plus rien d’autre que le martèlement des gouttes sur le toit. Un groupe de douze s’engouffre tandis qu’un livreur impassible tire son transpalette sur le quai.
Une heure plus tard, le grain a cessé mais le tonnerre continue à gronder. Je ne sais si je dois encore attendre ou s’il faut que je parte right now, mon vêtement de pluie étant resté pendu derrière la porte de mon grand appartement. L’orage n’était annoncé qu’en soirée par Météo France. « Je crois que c’est fini », dis-je à Marie quand je vais payer. « Oui, tu peux partir », me tutoie-t-elle et il ne s’agit pas d’une distraction. « Bonne journée », lui dis-je. « À bientôt, salut », me répond-elle.
Cela gronde encore quand je me hasarde dans des rues à ne pas croiser un touriste, la rue Eugène Pottier groupons-nous et demain… et la rue des Guetteurs, la bien nommée avec sa vue plongeante sur l’entrée du Port (elle s’achève par une double volée de marches d’escalier). Je m’assois un peu sur une borne d’Ysblue face à l’île Tristan dont la visite restera un désir non assouvi puis j’avance sur la digue des pêcheurs à la ligne et trouve moyen d’entrer dans la partie industrielle du Port de Pêche et d’y faire quelques photos cependant que la chaleur redevient pénible. Un graffeur a inscrit ces mots sur un bloc de béton : « Un port est un séjour charmant pour les âmes fatiguées des luttes de la vie » et un autre est l’auteur d’un beau dessin mural dont le sujet est « Logement digne Affaire d’État » (c’est signé Mostaza 2012).
Au menu du Flimiou ce jeudi midi, ça reste un peu la même chose, il y a du relâchement : crevettes mayonnaise, côte de porc sauce moutarde potatoes et encore la panna cotta verveine et coulis de fruits rouges. « Plus de rince-doigts, me signale la serveuse, il faut aller se laver les mains. » Depuis que je suis un habitué, et un habitué avec lequel elle n’a pas de point commun, elle s’occupe moins bien de moi. N’ayant pas envie d’une nouvelle panna cotta, je ne prends que l’entrée plat à dix-sept euros et au moment de payer ne lui annonce pas que je reviendrai.
Direction Carrefour City où je fais quelques courses. Cette supérette fait partie des magasins sinistrés hier. On a dû jeter des produits frais. Les rayons sont donc assez vides. Je rentre ensuite avec un bus Un dans lequel sont des collégien(ne)s allant se baigner aux Sables Blancs. Le ciel se noircit à nouveau. Un deuxième orage est à venir mais pour l’heure, il fait toujours aussi chaud. J’en discute avec le mari de ma logeuse quand je le croise en bas. Je le soupçonne d’être entré dans l’appartement en mon absence. Le tabouret de la cuisine a été déplacé. Il y a deux jours, ma logeuse a fait tomber un éventail sur le toit du bâtiment situé sous cette fenêtre. Il n’y est plus.
De qui « Un port est un séjour charmant pour les âmes fatiguées des luttes de la vie » ? Après recherche sur Internet, la réponse est Baudelaire, enfin presque : Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie.
                                                                   *
La vie, c’est par moments. (Georges Perros)

25 juin 2026


Ce mardi vingt-trois juin vers vingt et une heure, coupure d’électricité. J’entends ma logeuse qui hèle la voisine : « Toi non plus, tu n’as pas de courant ? » Elle n’en a pas. « Qu’est-ce qu’on va devenir si on peut plus faire tourner les ventilos ! » lui dit-elle avant de rentrer. Je m’endors avant que ça revienne. Au matin, j’apprends qu’en conséquence de la chaleur un transformateur situé à Ergué-Gabéric a explosé, privant de courant cent mille abonnés du Sud Finistère et que tout n’est pas réglé.
Sur mon chemin, ce mercredi, je trouve des techniciens en train d’installer une scène et des chapiteaux sur la pelouse près du Monument aux Péris en Mer. « C’est pour O’Rheun, un petit festival de musique électronique vendredi et samedi », m’explique l’un. Un peu plus loin, je retrouve le couple d’hier au même endroit, elle endormie, lui réveillé. Il me demande un peu de monnaie. Il ne s’agit donc pas de résidents du coin. À la boulangerie Pascal Jaïn, c’est la panique car suite à la panne de la nuit dernière, ni les terminaux de paiement, ni la machine à sous ne fonctionnent correctement. Il y a de l’énervement dans l’air du côté de la clientèle. Ma carte bancaire est refusée deux fois mais par chance mon billet de dix euros est avalé par la machine qui me rend la monnaie.
À mon arrivée à Port Rhu, ni la terrasse d’An Ifern, ni celle du Brise Glace ne sont en voie d’installation. C’est bizarre, me dis-je à la table de pique-nique où j’écris. Un quidam s’approche et me demande si je suis du coin. « Oui, depuis le début du mois. » « Et vous venez d’où ? » « Normandie. » « J’ai ma copine qui est de là-bas. » « Excusez-moi, je suis occupé. » « Vous n’auriez pas un peu de monnaie ? »
Tandis que l’homme à la copine imaginaire s’éloigne, je vais voir ce qui se passe dans les bars d’à côté. Il ne se passe rien. « On n’a toujours pas de courant, peut-être ce soir », me dit le patron du Brise Glace. Tout Port-Rhu est touché. La Mairie, la Médiathèque, le Port-Musée resteront fermés. « Il y a du courant au Rosmeur », me dit-il. Et même aux Halles, constaté-je en passant mais le Café des Halles n’est pas encore ouvert.
Sur le quai du Rosmeur, seul Ty Gamalou est ouvert mais la chaleur est telle que je ne veux pas y risquer ma vie. J’ai idée d’aller au Flimiou où j’arrive en même temps que la serveuse. « Tout est éteint à l’intérieur », constate-t-elle avant d’avoir ouvert la porte. Pas de courant ici non plus.
J’aperçois un banc à l’ombre sur la corniche après Ysblue. Je m’y réfugie, regrettant de ne pas avoir pris une bouteille d’eau. Au moins ai-je une belle vue sur la presqu’île de Crozon et l’extrémité de l’île Tristan où se trouve le phare qui dépasse des chênes à chenilles processionnaires. Un couple s’apprête à descendre sur la petite plage de Pors Cad et la trouve fermée pour cause de pollution consécutive à la panne de courant.
À dix heures moins le quart, je repasse devant le Flimiou. Un petit mot est sur la porte : « Fermé, pas de courant, désolé ». Je rejoins l’arrêt de bus Le Port et à dix heures six monte dans le Un direction les Sables Blancs puisqu’il y en a là-bas du courant. Je songe à déjeuner au restaurant DZ qui propose un menu (jamais affiché) à vingt-deux euros et m'y arrête pour réserver. Que vois-je sur sa porte ? « Fermé exceptionnellement ce mercredi. » Le Gwell Mad a la carotte qui clignote. Je prends place à l’une des tables de terrasse pour un verre d’eau café lecture. Un frisson de malheur et de terreur me parcourut le corps. écrit Karl Ove Knausgaard. Je n’en suis pas encore là. Autour de moi, on discute entre ceux qui ont retrouvé le courant hier soir et ceux qui n’en ont toujours pas. « Heureusement qu’on n’avait pas baissé les rideaux électriques, on aurait été obligé de sortir par le garage », dit l’un. « J’espère que mon congélateur va tenir jusqu’à ce soir », dit un autre. On s’échange des tuyaux : Leclerc, c’est ouvert, Lideule, c’est fermé. J’ai une autre idée de restaurant : L’Effet Bœuf qui ouvre à midi et quart. Sur sa porte, je vois ceci : « Fermé ce mercredi midi pour le bien-être de notre personnel ». Ça me fait un effet bœuf. Et le bien-être de la clientèle ? Je retourne au Gwell Mad. Gildas m’apprend qu’il ne fait pas de pizzas ce midi, pas eu le temps de les préparer car trop de monde au tabac ce matin à cause de ceux fermés ailleurs. Il reste la petite crêperie Au Régal. Le patron à qui j’apprends qu’il est sans concurrence ce mercredi me donne une table avec une belle vue sur la plage et l’îlot du Coulinec. Je commande une complète (œuf jambon fromage), une bolée de cidre et en dessert une caramel beurre salé. « Tu peux me faire une CBS ? » demande le patron au crêpier. J’en ai pour dix-sept euros soixante. Le terminal de paiement vient de retomber en panne. Heureusement, j’ai vingt euros dans ma poche.
Retour au Gwell Mad pour un café verre d’eau lecture suivi d’un diabolo menthe lecture, mais en fait de lecture, par cette chaleur torride, impossible de me concentrer sur Fin de combat. Mon esprit divague. Je me demande comment j’aurais fait ce mercredi si toute la ville était restée sans courant, boulangeries fermées, restaurants fermés, supérettes fermées et pratiquement rien dans mon frigo.
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Vivre, c’est passer l’oral. (Georges Perros)

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