A Paris un doux mercredi d’entre deux pluies

27 février 2025


Le jour se lève sur un ciel gris d’après la pluie quand arrive le sept heures vingt-deux pour Paris. Dans les carrés de la voiture Trois se font face les visages réjouis d’agriculteurs qui vont à leur Salon. Des gars montés dans le train à Bréauté Beuzeville. Avec leur accent cauchois, ils parlent des points perdus de leurs permis et des pneus de chez Norauto. Je lis des poésies d’Antonio Machado d’où sourd une noire mélancolie :
Et puis, le train en cheminant
nous porte toujours à rêver,
quasi, quasi nous oublions
le canasson que nous montons.
Le ciel de la capitale est bleu. Après un café au comptoir du Camélia puis un petit tour au Marché d’Aligre (Emile absent et rien chez Amin), je marche jusqu’à chez Re Read. Au rayon Art se trouve un volumineux Keith Haring. Il ne pourrait même pas entrer dans mon sac. Cela m’évite de céder à la tentation d’échanger quatre euros contre ce fardeau. Qui peut avoir eu l’idée farfelue de se séparer de cet énorme ouvrage pour vingt-cinq centimes ?
J’arrive à onze heures moins cinq devant chez Tonton Lulu où l’on cherche un serveur d’urgence par panneau posé sur le trottoir. Le jeune homme à qui j’ai vendu deux livres (pas le même que mercredi dernier) apparaît une minute plus tard. La transaction faite, j’entre au Book-Off d’à côté. Longtemps que je n’y avais pas vu une telle file de vendeurs de livres et autres biens culturels. Encombrés de valises et de chariots à roulettes, ils ne savent où se mettre. Je ressors avec cinq bons livres un euro : le volume sept de Correspondance générale de Chateaubriand (Gallimard), Le journal de Sarashina (Verdier), La femme sur le toit de Yu Xiuhua (Picquier), Poèmes pour ne pas dormir de Philippe Salus avec photographies de Bruno Grégoire (Obsidiane) et Anniversaires & paquets cadeaux de Nimrod avec gravures de Claire Bianchi (Obsidiane).
Au Diable des Lombards, où se fait entendre Manu Chao, je me restaure de rognons de veau aux pâtes et d’une part de tarte Tatin. Derrière moi mangent trois ouvriers qui refont (enfin) le pavage de la rue. Ils parlent d’une collègue des bureaux « Non mais maintenant, elle s’est vachement assagie. Elle ferme sa gueule. »
De là au sous-sol du Book-Off de Saint-Martin d’où je remonte avec quatre bons livres à un euro : La chambre aux secrets de Stefan Zweig (Robert Laffont), Céline secret de Véronique Robert avec Lucette Destouches (Grasset), Alfred Jarry le surmâle de lettres de Rachilde (Arléa) et Berlin deux temps trois mouvements de Christian Prigent (Zulma).
Un café au comptoir du Bistrot d’Edmond puis j’explore le troisième Book-Off. En vain. Cette dernière étape est trop souvent décevante. J’ai les pieds cuits comme si j’avais marché des heures. Ce qui est loin d’être le cas. Je sens que je faiblis.
Il pleut quand je retrouve Machado dans le train du retour. Dont j’aurai lu trop vite les poèmes. L’un des derniers est intitulé Le crime a eu lieu à Grenade :
On le vit avançant au milieu des fusils,
par une longue rue,
sortir dans la campagne froide,
sous les étoiles, au point du jour.
Ils ont tué Federico
quand la lumière apparaissait.
Le peloton de ses bourreaux
n’osa le regarder en face.